Un mot gravé sur un pieu, et pas un seul corps
Il n’y a pas de corps. Pas de tombe, pas d’épave, pas de lettre d’adieu, pas de procès-verbal, pas d’inventaire après décès. Le dossier documentaire de la colonie perdue de Roanoke se compose d’un mot gravé sur un pieu, de trois lettres gravées sur un arbre, de récits imprimés à Londres treize ans après les faits, de deux cartes rapiécées et de quelques centaines de tessons ramassés dans des champs. C’est peu. C’est aussi tout ce dont disposent les équipes qui annoncent périodiquement avoir résolu l’affaire.
Une précision de calendrier vaut pour toute l’enquête : l’Angleterre reste au calendrier julien jusqu’en 1752, et les dates données ici sont celles des sources anglaises. Le 15 août julien de White correspond au 25 août grégorien.
Trois expéditions, six ans, et un chef décapité
Roanoke n’est pas une aventure isolée, mais le troisième étage d’un projet. En 1584, Philip Amadas et Arthur Barlowe reconnaissent la côte et rentrent en Angleterre avec deux hommes du pays, Manteo et Wanchese. En 1585, Richard Grenville débarque une garnison d’une centaine d’hommes sous le commandement de Ralph Lane. Ce sont des soldats, pas des laboureurs. Ils vivent sur les réserves de maïs de leurs voisins, remontent le Chowan et le Roanoke à la recherche d’un gisement de cuivre, et laissent derrière eux un souvenir précis.
Ce souvenir a un nom. Au début de l’été 1586, Lane fait attaquer le village de Dasamonquepeuc et le weroance Wingina, qui avait pris le nom de Pemisapan, est abattu puis décapité par un homme de Lane nommé Edward Nugent. L’historien Michael Leroy Oberg a fait de cet épisode le centre de son livre de 2008 sur les Algonquins de Roanoke, et l’argument mérite d’être suivi : à partir de là, les Anglais du secteur ne sont plus des étrangers curieux, ils sont des gens qui tuent des chefs. Tout ce qui arrive ensuite se joue dans ce climat. Lane évacue avec la flotte de Francis Drake en juin 1586 ; Grenville, arrivé trop tard, laisse quinze hommes tenir la place. On ne les reverra pas.
L’archéologie de l’île confirme le caractère militaire et savant de cette étape. Entre 1991 et 1993, une fouille financée par la National Geographic Society et dirigée par Ivor Noël Hume dégage, à l’extérieur du petit fort de terre du site historique national de Fort Raleigh, les restes d’un atelier où Thomas Harriot analysait les ressources du pays et où le métallurgiste Joachim Gans essayait des minerais. En août 2024, la First Colony Foundation a annoncé qu’une boucle d’oreille en cuivre exhumée aux Elizabethan Gardens, sur la même île, avait été analysée au Madison Accelerator Laboratory de l’université James Madison : cuivre d’origine européenne, donc objet de traite ou de don anglais, et localisation probable du village algonquin de Roanoac. Le décor tient. Ce n’est pas le décor de 1587.
Cent quinze, cent dix-sept, cent dix-huit
La colonie de 1587 est d’une autre nature. Elle emporte des femmes, des enfants, des outils, une charte municipale et un nom : la Cittie of Ralegh. Elle ne devait pas rester à Roanoke. L’instruction était de récupérer les quinze hommes de Grenville, puis de remonter vers la baie de Chesapeake. Le 22 juillet 1587, le pilote Simon Fernandes refuse d’aller plus loin. Les colons sont débarqués.
Combien sont-ils ? Le chiffre circule sous trois formes, et aucune source ne le donne proprement. La liste imprimée par Richard Hakluyt en 1600 aligne cent dix-sept noms, deux nouveau-nés compris. Retirez White, qui repart, et George Howe, tué avant son départ, il reste cent quinze personnes. D’autres décomptes, fondés sur la répartition en hommes, femmes et enfants, aboutissent à cent dix-huit. Le Service des parcs nationaux retient cent dix-sept pour le nombre de partants ; la First Colony Foundation écrit cent dix-sept pour le nombre d’installés. On tient un ordre de grandeur : entre cent dix et cent vingt personnes, dont une majorité d’hommes adultes, dix-sept femmes environ et une dizaine d’enfants. On ne tient pas un effectif.
Le mois de juillet est court et mauvais. Le 28 juillet, George Howe, l’un des assistants du gouverneur, part ramasser des crabes seul et sans arme à deux milles du fort. On le retrouve percé de seize flèches, le crâne défoncé. En représailles, White et ses hommes attaquent de nuit un village de la terre ferme et tirent sur des gens qui se révèlent être des Croatoans venus récupérer le maïs abandonné par leurs voisins en fuite. La colonie inaugure sa première opération militaire en tuant ses seuls alliés.
Le 13 août, Manteo est baptisé et fait seigneur de Roanoke et de Dasamonquepeuc, premier Amérindien reçu dans l’Église d’Angleterre. Le 18 août, la fille de White, Eleanor, épouse du couvreur Ananias Dare, accouche d’une fille prénommée Virginia. Quelques jours plus tard naît un second enfant, dans la famille Harvie, dont on ignore jusqu’au sexe. Fin août, les colons obtiennent de White qu’il rentre plaider leur cause à Londres. Avant son départ, ils conviennent d’un signal : s’ils quittent l’île, ils graveront sur un arbre ou sur un montant de porte le nom du lieu où ils s’établissent, et ils graveront une croix au-dessus de ce nom s’ils partent sous la contrainte.
White ne reviendra pas au printemps. L’Invincible Armada mobilise en 1588 tout ce qui flotte, une tentative de départ tourne court quand des corsaires français dépouillent ses navires, et il faut attendre 1590 pour qu’il obtienne, à titre de passager encombrant, une place à bord d’un navire de course armé par le marchand John Watts.
Le 18 août 1590
Le récit de ce retour est le document central du dossier. White l’a rédigé lui-même, puis envoyé à Hakluyt en février 1593 depuis Newtown in Kylmore, dans le comté de Cork, où il s’était retiré sur les terres irlandaises de Raleigh. Hakluyt l’imprime en 1600 dans le troisième volume des Principal Navigations.
Le 15 août au soir, les navires mouillent au large de Hatorask. On voit monter une fumée du côté de Roanoke, ce qui met tout le monde en confiance. Le 16, une reconnaissance à terre ne trouve personne. Le 17, deux chaloupes tentent de franchir la barre. Celle du capitaine Edward Spicer chavire dans le déferlement ; Spicer, son second Ralph Skinner et cinq autres se noient sous les yeux de l’équipage. Quatre hommes sont repêchés par le capitaine Cooke. White note que les marins survivants n’ont plus aucune envie de continuer.
Le 18, jour du troisième anniversaire de Virginia Dare, ils accostent enfin. Sur un arbre, à l’entrée, les lettres CRO en capitales romaines. Plus haut, le village a disparu : les maisons ont été démontées, et le terrain est ceint d’une palissade de gros troncs, avec courtines et flanquements, très fortifiée d’aspect. Sur l’un des montants, écorcé exprès, le mot CROATOAN, gravé en belles capitales, sans croix ni signe de détresse. Des coffres enterrés par les colons ont été rouverts et leur contenu dispersé, livres arrachés de leurs reliures, cartes pourries, armures rongées de rouille. White écrit qu’il fut grandement réjoui, parce que ce mot désignait pour lui l’île où Manteo était né et où vivaient des gens amis.
Il n’ira jamais. La nuit suivante, le temps se lève, le mouillage devient intenable, les câbles cassent, un navire perd ses ancres et manque de s’échouer. On décide d’hiverner aux Antilles et de revenir au printemps ; les vents et les avaries en décident autrement. White débarque à Plymouth le 24 octobre 1590. Sa dernière trace connue est la lettre de 1593, dans laquelle il remet sa compagnie de planteurs à la miséricorde du Tout-Puissant.
Un élément extérieur au dossier écrit est venu s’ajouter en 1998. En analysant les cernes de cyprès chauves anciens de la Blackwater River, en Virginie, David Stahle et son équipe ont reconstitué huit siècles de sécheresses régionales et publié le résultat dans Science : la période 1587-1589 constitue l’épisode triennal le plus sec des huit cents dernières années. La même série montre que Jamestown, vingt ans plus tard, s’installe dans la deuxième année du pire épisode de sept ans sur sept siècles et demi, ce qui donne la mesure du hasard climatique auquel les deux entreprises se sont heurtées. Les colons de 1587 ont donc été débarqués trop tard pour semer, dans un pays dont les habitants n’avaient eux-mêmes rien à donner, à l’ouverture de la pire sécheresse du millénaire local. Cela n’explique pas où ils sont allés. Cela explique pourquoi rester était impossible.
Un dernier élément prépare la suite. En remontant le Chowan en 1586, Ralph Lane avait jugé les terres de la rive ouest meilleures que tout ce qu’il avait vu depuis son arrivée, et il l’avait écrit. Les colons de 1587 avaient parmi eux des hommes qui l’accompagnaient. Ils savaient où se trouvait la bonne terre, et ils n’étaient pas obligés de la chercher au hasard.
Restent deux appuis documentaires que personne n’avait sérieusement interrogés avant ce siècle, et qui vont porter toute la suite : la carte que White a dessinée du pays, conservée au British Museum, avec ses deux rustines de papier ; et la copie d’une carte de Jamestown expédiée en 1608 à Madrid par l’ambassadeur d’Espagne. Il faut maintenant les prendre une à une, avec les tessons de Bertie County, les battitures de Hatteras, le paragraphe que William Strachey tient d’un informateur algonquin, et les quarante-huit pierres gravées qu’un tailleur de Géorgie a vendues à un professeur d’histoire en 1938.
Deux rustines de papier et un champ du comté de Bertie
Des battitures de forge contre des tessons de Border ware

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