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Enquête
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Les cathares croyaient-ils vraiment ce qu’on leur reproche ?

Moyen ÂgeÉglise, islam & judaïsme4 octobre 202622 min de lecture
Gui, Bernard / Wikimedia Commons
22 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Ceux qui se disent seuls bons chrétiens

Pour condamner un vaudois, Bernard Gui disposait d’une formule brève. Le coupable avait péché dans « la secte et hérésie des vaudois ou Pauvres de Lyon », un nom d’Église suivi du nom que les intéressés se donnaient, et la sentence pouvait passer à la peine. Contre l’autre dissidence qu’il poursuit dans le Toulousain entre 1308 et 1323, l’inquisiteur dominicain ne dispose d’aucun nom de secte. Il écrit donc une périphrase, qui revient presque à l’identique dans son Livre des sentences et frappe ceux « qui affirment être seuls bons chrétiens, que la sacro-sainte Église romaine persécute, condamne et appelle hérétiques parfaits ou consolés ».

Peter Biller, historien de l’Inquisition à l’université d’York, a relevé l’embarras de cette tournure chez un homme qui aimait assez les étymologies pour ouvrir plusieurs de ses traités par le mot Nomina. Gui sait pourtant décrire ceux qu’il ne sait pas nommer. Au quatrième livre de sa Practica inquisitionis, il sépare les hérétiques « parfaits », qui ont professé la foi et la vie de la secte selon leur rite et l’enseignent aux autres, des « imparfaits », ces croyants qui partagent la même foi sans en observer les règles, et sa partition recopie à peu de chose près celle qui sépare, dans l’Église qu’il sert, le moine profès du simple fidèle.

Trois générations plus tôt, ces gens avaient pourtant reçu un nom. C’est celui qu’on leur donne encore.

Cattus, catharus

En 1163, l’abbé bénédictin Eckbert de Schönau compose une série de sermons contre des hérétiques de la région de Cologne, dont plusieurs viennent d’être brûlés, et il les appelle cathari. Le mot n’est pas tout à fait neuf, puisqu’un acte de Nicolas, évêque de Cambrai de 1164 à 1167, rappelle la condamnation d’un clerc nommé Jonas pour hérésie cathare par les évêques de Cologne, de Trèves et de Liège dans les années 1150 ; mais l’acte est postérieur aux sermons, et c’est chez Eckbert, dans l’état actuel des textes, que le terme reçoit une définition. Il le glose par « purs » et prétend que ces hérétiques se sont eux-mêmes attribué ce titre. Uwe Brunn a montré en 2006 que la glose sort tout droit du De haeresibus d’Augustin, où les cathari désignent des sectes de l’Antiquité tardive, si bien que le moine rhénan a reconnu chez ses contemporains un modèle qu’il avait lu avant de les entendre.

Entre 1185 et 1200 environ, le maître parisien Alain de Lille consacre le premier livre de son De fide catholica contra haereticos à ces dissidents, et propose au chapitre 63 trois origines au nom. Le mot viendrait d’un terme grec désignant l’écoulement, parce que ces gens se répandent en vices ; ou de casti, parce qu’ils se prétendent chastes et justes ; ou encore de cattus, le chat, parce qu’ils baisent, à ce qu’on raconte, le derrière d’un chat sous l’apparence duquel Lucifer se montre à eux. Aucun spécialiste ne prend plus le chat au sérieux, et le colloque de Fanjeaux de 2019 a consacré une communication entière, celle d’Emmanuel Bain, aux rapports entre Alain de Lille et les hérétiques méridionaux.

Le nom variait d’une région à l’autre, et les clercs le savaient. Au milieu du XIIIᵉ siècle, le dominicain Étienne de Bourbon note dans son recueil d’exemples pour prédicateurs qu’on appelle ces hérétiques Albigenses autour de Toulouse et d’Agen, Gazari ou Pathari en Lombardie, Katari en Allemagne. Dans les registres d’inquisition du Languedoc, le mot n’apparaît pas, rappelle Emmanuel Bain, sous la plume des notaires comme dans la bouche des déposants. Les notaires écrivent heretici, et les témoins, quand le latin du greffier laisse passer leur vocabulaire, parlent de « bons hommes » et de « bonnes femmes ». Ce dernier terme a ici notre préférence pour le Midi, parce qu’il appartient aux gens qui fréquentaient les dissidents ; « cathare » ne sera employé que pour la commodité, comme on dit « byzantin » de sujets qui se disaient Romains.

L’accusation, elle, a eu le temps de prendre forme. Entre les sermons d’Eckbert et les manuels d’inquisiteurs du XIVᵉ siècle, les traités polémiques prêtent aux dissidents un ensemble de thèses dont la cohérence doit beaucoup à ceux qui les rédigent. Il y aurait deux principes, l’un bon et l’autre mauvais, et le monde visible serait l’œuvre du second ; c’est ce qui leur vaut le nom de « manichéens », emprunté une fois encore à Augustin, qui avait fréquenté les manichéens avant de les combattre. Le baptême d’eau, l’eucharistie et le mariage seraient sans valeur pour le salut, la chair ne ressusciterait pas, et un seul rite, l’imposition des mains, tiendrait lieu de tous les sacrements. Le mariage fait l’objet d’une attaque particulière. Vers 1250, le dominicain Rainier Sacconi, qui affirme avoir passé dix-sept ans parmi les cathares de Lombardie avant de devenir inquisiteur, écrit dans sa Summa de Catharis que tous tiennent le mariage charnel pour un péché mortel et jugent qu’on ne sera pas puni plus sévèrement dans l’au-delà pour un adultère ou un inceste que pour une union légitime. De là au soupçon de débauche, il n’y avait qu’un pas, que d’autres polémistes franchissent sans hésiter. Sacconi avance aussi un chiffre, environ quatre mille « cathares » des deux sexes dans le monde entier, qui est l’estimation d’un auteur et ne saurait passer pour un recensement. Le dernier grief, plus tardif, vise l’endura, un jeûne prolongé après la consolation des mourants que les adversaires ont décrit comme un suicide rituel.

Le cloître de Saint-Sernin

Le 1ᵉʳ mai 1245, deux dominicains, Bernard de Caux et Jean de Saint-Pierre, s’installent dans le cloître de l’abbaye de Saint-Sernin, à Toulouse. Jusqu’au 1ᵉʳ août 1246, ils y font défiler les habitants du Lauragais, la plaine céréalière qui s’étend à l’est de la ville, village après village, parfois jusqu’à quatre cents déposants pour une seule localité. L’original de leurs registres est perdu. Entre octobre 1258 et août 1263, deux de leurs successeurs, Guillaume Bernard de Dax et Renaud de Chartres, en font exécuter une copie sur papier qui forme aujourd’hui le manuscrit 609 de la bibliothèque municipale de Toulouse, environ 260 feuillets. Le nombre de déposants varie selon les comptages, 5 471 pour Mark Pegg en 2001, plus de 5 400 ou plus de 5 500 selon les présentations de Jean-Paul Rehr, qui en a donné entre 2018 et 2023 une édition numérique intégrale et la présente comme la trace de la plus vaste enquête inquisitoriale connue du Moyen Âge.

Brèves pour la plupart, les dépositions suivent souvent une formule. Le témoin a vu des hérétiques à tel endroit, les a « adorés » en s’inclinant devant eux, a mangé du pain qu’ils avaient béni, a assisté à une prédication. Il les a aussi entendus dire les erreurs habituelles, que le registre énumère dans un ordre qui varie peu, sur les choses visibles, que Dieu ne les aurait pas faites, sur l’hostie consacrée, qui ne serait pas le corps du Christ, sur le baptême et le mariage, qui ne serviraient pas au salut, et sur la résurrection de la chair, qui n’aura pas lieu. La formule revient d’un village à l’autre, et la formule revient parce que la question revenait.

Dès 1964, l’historien allemand Herbert Grundmann étudiait les interrogatoires d’hérétiques comme un problème de critique des sources et montrait que la grille de l’enquêteur se retrouve dans les réponses de l’enquêté. Une déposition de 1245 renseigne donc d’abord sur le questionnaire de 1245. Elle renseigne aussi, dans les détails qui débordent la grille, sur ce qui s’est passé dans une maison de Fanjeaux ou de Laurac, sur celui qui a donné du pain et celui qui a guetté la porte, et sur le malade qui a fait venir les hérétiques à son chevet. C’est dans ces marges, où le notaire consigne un nom, un lieu ou un geste que le questionnaire n’avait pas prévu, que les historiens des deux bords vont chercher leurs arguments.

Livres de bons hommes

Les accusés ont pourtant écrit, et une poignée de leurs livres a survécu. Il faut aller d’abord à Lyon. Le manuscrit PA 36 de la bibliothèque municipale, ancien A.I.54, est un petit volume de parchemin de 17,5 centimètres sur 13,2, épais de 243 feuillets copiés d’une seule main vers le milieu du XIIIᵉ siècle. Il contient un Nouveau Testament complet en occitan puis, sur treize pages, du folio 235 verso au folio 241 verso, un ensemble que l’on appelle depuis le XIXᵉ siècle le « rituel cathare ». On y lit des prières latines, le Notre-Père avec le « pain supersubstantiel » de l’évangile de Matthieu, les dix-sept premiers versets de l’évangile de Jean, puis en occitan une confession collective appelée servisi, la cérémonie par laquelle on « livre l’oraison » à un croyant, et le cossolament, désigné comme un « baptême spirituel » conféré par l’imposition des mains et du livre.

Le volume a reparu à la fin du XVIIIᵉ siècle entre les mains d’un homme de lettres protestant d’Alès installé à Nîmes, Jean-Julien Trélis, mort en 1831, qui le légua à l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon. Son texte biblique a déçu ceux qui y cherchaient l’hérésie. Dès 1853, le théologien strasbourgeois Édouard Reuss affirmait que la traduction ne portait pas la moindre trace des dogmes propres à la secte. En 2016, Yvan Roustit, qui en a publié une transcription complète, a vérifié en particulier la ponctuation du prologue de Jean, où l’on croyait lire que « sans lui fut fait le néant », lecture commode pour prêter aux traducteurs un monde créé par un autre que Dieu ; le manuscrit ne la soutient pas.

Le rituel lui-même parle peu des deux principes. Emmanuel Bain, qui l’a repris en 2018 lors de journées d’études tenues à Carcassonne et à Mazamet, juge le dualisme presque absent de ces treize pages et en tire un argument d’authenticité, car un inquisiteur fabriquant une pièce à charge aurait produit un texte plus court et plus caricatural, sans copier tout un Nouveau Testament irréprochable pour l’accompagner. Les autres témoins de la parole dissidente sont d’une autre nature. À Florence, un codex latin du XIIIᵉ siècle réunit un traité théologique sur les deux principes et un second rituel. À Dublin, dans la bibliothèque de Trinity College, un petit manuscrit occitan plus tardif, conservé parmi des livres vaudois, transmet un sermon sur « l’Église de Dieu » et une glose du Notre-Père. Un récit apocryphe enfin, l’Interrogatio Iohannis, où le Christ révèle à l’apôtre Jean l’origine du monde, survit dans un manuscrit de Vienne et dans la copie d’un exemplaire saisi par l’Inquisition de Carcassonne.

Le désaccord entre spécialistes porte sur la manière de relier ces quelques livres, italiens pour la plupart, aux milliers de dépositions latines du Languedoc. En 1998, un volume dirigé par Monique Zerner à Nice, Inventer l’hérésie ?, demandait jusqu’où les clercs avaient fabriqué leurs adversaires. En 2020, dans les actes du colloque de Fanjeaux intitulé Le « catharisme » en questions, Mark Gregory Pegg écrivait que les seules interrogations sensées sur le catharisme partent du constat qu’il n’a jamais existé. Deux ans plus tard, Peter Biller rangeait cette position du côté de la « post-vérité », dans le volume qui réunit les communications de Carcassonne et de Mazamet consacrées aux sources originales.

Il faut donc reprendre les textes un à un, en commençant par ceux qui viennent des dissidents eux-mêmes, à savoir le traité latin de Florence et ce qu’il dit réellement des deux principes, l’apocryphe que l’évêque Nazaire aurait rapporté de Bulgarie, la charte de Saint-Félix-de-Caraman et ses trois dates pour un même acte, les propos de paysans et de bergers ariégeois que l’évêque Jacques Fournier fit consigner à Pamiers entre 1318 et 1325, et ce jeûne des mourants que les polémistes ont appelé suicide.

La suite de l’enquête
  1. Un dominicain ouvre un codex à Florence

  2. Une Église de 1167 ou un paradigme fin de siècle ?

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