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Enquête
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Le comte de Cagliostro : escroc absolu ou miroir des Lumières ?

Wikimedia Commons
20 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Un faux Anglais chez la mère du Grand Cophte

Pour franchir la porte de la mère de Cagliostro, Goethe a menti. Au printemps de 1787, le poète de Weimar voyage en Sicile sous une identité d’emprunt, et un homme de loi de Palerme lui a montré l’arbre généalogique qu’il avait dressé pour les autorités françaises pendant le procès du collier de la reine. L’arbre n’a rien de romanesque. Un arrière-grand-père nommé Matteo Martello y laisse deux filles, l’une mariée à un Giuseppe Bracconeri, l’autre à un Giuseppe Cagliostro de Messine, et une fille du premier couple, Felicità, a épousé un petit marchand mort insolvable, Pietro Balsamo, dont elle a eu un fils prénommé Giuseppe. Goethe veut voir cette famille. Comme il ne peut décemment s’annoncer en curieux venu d’Allemagne, il se présente en voyageur anglais chargé de nouvelles du fils, et il raconte la visite dans les pages palermitaines de son Voyage en Italie, à la mi-avril.

Il trouve une mère âgée, une sœur veuve entourée de ses enfants, un logement pauvre, et une parenté qui suit de loin, par la rumeur et les gazettes, la carrière d’un homme dont l’Europe entière parle depuis deux ans. Le témoignage vaut d’abord par la place de celui qui le donne, puisque Goethe est l’un des très rares contemporains à avoir rapproché en personne le comte, dont il connaissait les portraits, et la maison des Balsamo, qu’il a vue de ses yeux. Encore faut-il dater le texte avec soin. Le Voyage en Italie paraît en 1816 et 1817, une trentaine d’années après les faits, refondu à partir des lettres et des carnets du voyage, et son auteur a tiré de l’affaire, entre-temps, une comédie, Le Grand Cophte, composée au printemps et à l’été 1791, jouée à Weimar en décembre et imprimée à Berlin chez Unger l’année suivante. Le visiteur de Palerme écrit donc en dramaturge qui a déjà tranché. Sur la misère d’une maison et l’existence d’une famille, il est crédible ; pour le reste, il convient de le lire comme on lit tout témoin qui connaissait la fin de l’histoire au moment de la raconter.

Avant de juger l’escroc ou le miroir, encore faut-il savoir de qui l’on parle.

Les sources s’accordent sur un itinéraire, à défaut de s’accorder sur une identité. L’homme qui signe « comte de Cagliostro » apparaît à Londres en 1776 avec une épouse qu’il appelle Serafina, et il est reçu franc-maçon le 12 avril 1777 dans une loge modeste, L’Espérance, qui tient ses réunions à l’enseigne du King’s Head, dans Gerrard Street, à Soho. Il passe ensuite sa vie sur les routes, Londres, Mitau, Saint-Pétersbourg, Varsovie, Strasbourg, Lyon, Paris, en se présentant comme médecin des pauvres ou comme fondateur d’un rite maçonnique « égyptien ». La police française, puis l’Inquisition, l’identifient à un Sicilien né à Palerme en juin 1743, le 2 selon la plupart des notices récentes, dont celle du Dictionnaire historique de la Suisse, le 8 selon plusieurs biographies du XIXᵉ siècle. Ce Giuseppe Balsamo aurait épousé à Rome, en 1768, une très jeune fille nommée Lorenza Feliciani, et Lorenza serait la Serafina de Londres. Le conditionnel compte, car presque tout ce qui relie les deux noms a été réuni par des adversaires, la police parisienne et un journaliste stipendié en 1786, puis le procureur du Saint-Office en 1790. On préférera ici la graphie « Grand Cophte », celle des imprimés du temps et du titre de Goethe, à « Grand Copte », qui laisse supposer un lien avec l’Église d’Égypte que rien n’autorise.

L’Égypte à Lyon

Avant le scandale, il y a les loges. En quittant Londres à la fin de 1777, le couple traverse plusieurs États allemands et fréquente les ateliers de la Stricte Observance, la grande obédience d’inspiration templière du moment, pour y proposer une maçonnerie d’un genre nouveau. Le comte s’y dit dépositaire d’une sagesse venue de l’Égypte ancienne, distribue des grades, promet aux initiés une régénération du corps et de l’âme, et ouvre ses cérémonies aux femmes. À Mitau, capitale du duché de Courlande, où il arrive en février ou en mars 1779, il trouve chez les comtes de Medem, francs-maçons depuis leur jeunesse, un milieu persuadé que les loges conservent un savoir magique et alchimique.

En septembre 1780, il s’installe à Strasbourg, où il demeure jusqu’en 1783. C’est là que le personnage public prend forme. Le comte y soigne, gratuitement selon ses partisans, et le cardinal Louis de Rohan, évêque de la ville et grand aumônier de France, le prend sous sa protection. Le physionomiste suisse Johann Kaspar Lavater vient l’observer, et le banquier bâlois Jakob Sarasin, dont l’épouse lui devrait sa guérison, devient l’un de ses soutiens les plus constants, au point de l’accueillir encore à Bâle en avril 1787, quand plus personne en France ne veut de lui.

Le rite trouve à Lyon son centre. Arrivés dans la ville en octobre 1784, les Cagliostro y constituent une loge mère de la « haute maçonnerie égyptienne » sous le titre de La Sagesse Triomphante, à la fin de la même année, le 24 décembre selon une partie des notices, dès octobre selon d’autres. La patente de fondation, reproduite dans les éditions du rituel, confère à l’atelier, au nom du « Grand Cophte fondateur », la puissance et l’autorité d’une loge mère. Lyon abrite déjà, autour du négociant Jean-Baptiste Willermoz, un milieu maçonnique tourné vers l’ésotérisme chrétien, et le rite égyptien s’y greffe sur des loges existantes, dont il recrute une douzaine de membres. En janvier 1785, à l’appel du cardinal de Rohan, le couple gagne Paris et s’installe rue Saint-Claude, au Marais.

Seize cent mille livres de diamants

Le 15 août 1785, jour de l’Assomption, le cardinal de Rohan est arrêté à Versailles devant la cour assemblée. On lui reproche d’avoir négocié au nom de la reine, qui n’en savait rien, l’achat d’un collier estimé à 1 600 000 livres, disparu depuis entre les mains d’une intrigante, Jeanne de La Motte, et de ses complices. Le 23 août, le commissaire Chesnon perquisitionne chez Cagliostro, que l’on conduit à la Bastille. Dans l’escroquerie elle-même, le comte n’a tenu qu’un rôle périphérique, celui de familier du cardinal, et c’est précisément ce qui le rend utile à la défense de Jeanne de La Motte, qui le dénonce devant les juges comme un aventurier connu en Espagne sous le nom de Don Tiscio.

Sa réponse prend la forme d’un imprimé. En février 1786 paraît chez Lottin l’aîné et Lottin de Saint-Germain, imprimeurs ordinaires de la Ville, rue Saint-André-des-Arts, un Mémoire pour le comte de Cagliostro, accusé, contre M. le procureur général, signé du comte, du rapporteur Titon de Villotran et de l’avocat Jean-Charles Thilorier. L’exemplaire de la Bibliothèque nationale de France est rangé parmi les factums de l’affaire du collier. Le texte prend la forme d’un récit de vie à la première personne. L’accusé y décrit une enfance orientale, des parents qu’il dit ignorer, l’éducation reçue d’un sage nommé Althotas, un passage à Malte auprès du grand maître de l’ordre, et des voyages dont aucun n’est daté par un document. Il ne renie pas son goût pour les sciences occultes. Il les présente comme une médecine charitable, offerte aux pauvres, et c’est sous ce jour que le public le découvre, puisque le factum circule bien au-delà des magistrats et passe aussitôt la Manche, traduit à Londres la même année par un certain Parkyns Macmahon.

En mai, une Requête à joindre au mémoire, accompagnée d’une consultation de Thilorier datée du 29, est adressée à la grand’chambre. Le 31 mai 1786, le Parlement de Paris rend son arrêt, la grand’chambre assemblée. Le cardinal est déchargé de l’accusation, Jeanne de La Motte condamnée, et Cagliostro mis hors de cause.

Rue Saint-Claude, juin 1786

Le jour de sa libération, le comte rentre chez lui. Selon Trowbridge, qui suit sur ce point les chroniqueurs parisiens, huit à dix mille personnes envahissent la cour, l’escalier et les appartements pour l’acclamer, et l’ovation est d’abord, selon le même auteur, une manifestation contre la reine, que l’arrêt atteint dans son honneur. Le lendemain, un ordre du roi l’exile du royaume. Il quitte la France à la mi-juin, depuis Boulogne, le 16 selon Pasquale Palmieri, le 21 selon Trowbridge.

Quelques jours plus tard paraît une Lettre au peuple français, à peine plus qu’une feuille volante, que Palmieri lit comme une accusation portée contre toute la justice de la monarchie, un système fondé sur l’abus et la tromperie, prompt à sauver les malfaiteurs et à humilier les innocents. La légende ésotérique y a trouvé plus tard une prophétie de la prise de la Bastille. Tel que les historiens le résument, le texte esquisse plus sobrement un avenir où ces abus pourraient prendre fin, et c’est déjà beaucoup pour un homme qui sort de la forteresse et ne doit sa liberté qu’à un arrêt du Parlement.

À Londres, où il débarque au début de l’été, l’accueil se divise aussitôt. Lord George Gordon, l’agitateur protestant, publie dans le Public Advertiser des 22 et 24 août 1786 des paragraphes injurieux pour Marie-Antoinette et pour le chargé d’affaires de France, afin de défendre le proscrit. En septembre, le Courier de l’Europe, gazette franco-anglaise imprimée à Londres et dirigée par Charles Théveneau de Morande, ancien libelliste passé au service de Versailles, affirme pour la première fois que le comte et Giuseppe Balsamo ne font qu’un. La Gazette de Leyde reprend l’information le 25 septembre, et les feuilles de tout le continent suivent.

Le 21 novembre 1786 sort une estampe satirique, l’Anecdote maçonnique, aujourd’hui au British Museum sous le numéro 1868,0808,5578. Elle montre le comte, tablier sur le ventre, au milieu des frères français d’une tenue de la loge de l’Antiquité, au moment où un frère opticien nommé Mash entonne une chanson de charlatan qu’il prend pour lui. La légende le salue en « frère Balsamo, soi-disant prince de Trébisonde, marquis de Harrat, comte de Cagliostro », suivi de trois « etc. », et la notice du musée juge probable que l’attaque ait été commandée par Morande lui-même.

Les deux versions du personnage sont désormais en place, l’ami des pauvres acquitté par le Parlement et l’aventurier sicilien démasqué par la presse. Il faut maintenant reprendre les papiers qui fondent la seconde, et ceux qui la compliquent, en commençant par une liasse de la police parisienne qui remonte à 1773, avec deux signatures d’un certain Balsamo et l’avis des experts qui les ont comparées à une lettre écrite à la Bastille, puis le livre qu’une comtesse de Courlande a publié en 1787 contre son propre témoignage de 1779, les comédies d’une impératrice, et pour finir le Compendio que la Chambre apostolique fait imprimer à Rome en 1791, au terme d’un procès que l’on ne connaît guère que par ce que l’accusation a voulu en montrer.

La suite de l’enquête
  1. « De l’Ami des Humains reconnoissés les traits »

  2. Le registre de San Leo ne dit pas où creuser

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