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Enquête
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La bibliothèque d’Aristote : a-t-on vraiment failli perdre le Lycée ?

PhilosophieL'aristotélisme30 août 202615 min de lecture
Carole Raddato from FRANKFURT, Germany / Wikimedia Commons
15 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Théophraste lègue ses livres, et le Lycée cesse de lire

Athénée de Naucratis écrit vers l’an 200. Son livre est immense, bavard, encyclopédique, et il a l’avantage de recopier des auteurs que nous n’avons plus. Au livre I, qui ne subsiste que dans une version abrégée, il dresse la liste des collectionneurs de livres célèbres. Polycrate de Samos, Pisistrate, les rois de Pergame, Euripide, Aristote, et Nélée, qui garda les livres du philosophe. C’est de Nélée, dit-il, que Ptolémée Philadelphe les acheta tous pour Alexandrie (Deipnosophistes, I, 3a-b).

Au livre V, Athénée change de source. Il cite longuement Posidonios sur les troubles d’Athènes pendant la première guerre contre Mithridate. Apparaît alors Apellicon de Téos, homme très riche, devenu citoyen athénien, dont la vie fut, dit le texte, changeante et bizarre. Un temps il fut philosophe, et il rassembla les traités des péripatéticiens et la bibliothèque entière d’Aristote (Deipnosophistes, V, 214d).

Les livres d’Aristote ne peuvent pas avoir été vendus à Alexandrie au IIIᵉ siècle avant notre ère et rachetés en bloc par un particulier athénien au Iᵉʳ. Athénée n’a pas vu la contradiction, ou il a voulu la faire tenir : les modernes soupçonnent qu’il a tenté d’harmoniser deux traditions rivales de façon à préserver la primauté d’Alexandrie, hypothèse formulée par Hans Gottschalk dans son état de la question de 1987. Reste que les deux passages sont là, dans le même ouvrage, et qu’ils encadrent le problème.

Un testament, avec ses témoins et son sceau

La seule pièce du dossier qui ne soit pas un récit est un acte juridique, et il est d’une sécheresse rassurante. Nous ne l’avons pas en original : Diogène Laërce le recopie, cinq siècles plus tard, dans son chapitre sur Théophraste (Vies, V, 51-57). On y trouve le détail des dispositions pour le sanctuaire, la statue à ériger, le domaine de Stagire légué à Callinos, l’affranchissement de plusieurs esclaves. Puis cette clause, quatre mots en grec : ta biblia panta Nêleî, tous les livres à Nélée (V, 52).

La phrase suivante est aussi importante. Le jardin, la promenade et les maisons attenantes ne vont à personne en particulier : Théophraste les laisse en indivision à ceux de ses amis qui voudront y étudier ensemble, à condition qu’aucun ne se les approprie, et il en nomme dix, dont Nélée et Straton. Le testament est scellé de son anneau, déposé chez Hégésias fils d’Hipparchos, et signé de quatre témoins qui sont nommés avec leur dème.

Deux remarques suivent de la seule lecture du document. D’abord, l’école et les livres sont dissociés : la promenade reste collective, la bibliothèque devient une propriété individuelle. Ensuite, panta ne dit pas de quoi il s’agit. Les traités personnels d’Aristote et de Théophraste ? Le fonds constitué au Lycée, avec les livres des autres ? Les deux ? Le mot ne tranche pas, et deux siècles de discussion moderne se sont accrochés à cette ambiguïté. Signalons au passage que le testament d’Aristote lui-même, également conservé par Diogène Laërce (V, 11-16), ne comporte aucune clause sur ses livres.

Le récit de Strabon, dans sa version la plus forte

Vient Strabon. Sa Géographie décrit la Troade au livre XIII, s’arrête à Scepsis, énumère les gens célèbres qui en sont originaires, et arrive à Nélée. Suit le passage qui a fixé la tradition (XIII, 1, 54, pages 608-609 de l’édition Casaubon).

Le récit est bien construit, et il faut le prendre au sérieux avant de le discuter. Nélée hérite de la bibliothèque de Théophraste, dans laquelle se trouvait celle d’Aristote. Il l’emporte à Scepsis et la lègue à ses descendants, des gens simples, qui gardent les livres sous clé et les entreposent sans soin. Quand ils apprennent l’ardeur des rois attalides à chercher des livres pour la bibliothèque de Pergame, dont leur cité dépend, ils les cachent sous terre. L’humidité et les vers font leur travail. Longtemps après, les héritiers vendent le tout à Apellicon de Téos contre une forte somme. Apellicon, écrit Strabon, était bibliophile plus que philosophe : voulant restituer les passages rongés, il fit recopier le texte en comblant mal les lacunes, et publia des livres pleins de fautes. Puis Sylla, qui avait pris Athènes, saisit sa bibliothèque et la fit venir à Rome, où le grammairien Tyrannion mit la main dessus en flattant le bibliothécaire, tandis que des libraires employaient de mauvais scribes sans collationner.

Le mouvement de l’argument est le suivant. Prémisse première : les traités de travail d’Aristote n’ont pas été publiés de son vivant, ils ont circulé dans un cercle. Prémisse deuxième : Théophraste a transmis à un seul homme la totalité de ce fonds, et cet homme a quitté Athènes. Prémisse troisième : le Lycée s’est donc trouvé, à partir de 287 environ, sans les textes de ses deux fondateurs. Conclusion, que Strabon énonce lui-même : les péripatéticiens venus après Théophraste n’avaient plus les livres, sauf quelques-uns et surtout des écrits exotériques, si bien qu’ils ne pouvaient plus philosopher sur le fond et se contentaient de déclamer des thèses. Corollaire : leurs successeurs, une fois les livres redisponibles, philosophaient mieux, mais devaient parler au jugé à cause du nombre de fautes.

La première prémisse mérite qu’on s’y arrête, parce que c’est elle qui rend le reste plausible. Les traités que nous lisons ne sont pas des livres au sens où le Discours de la méthode est un livre. Le titre grec de la Physique emploie le mot akroasis, la leçon orale. Le style en est si serré, si elliptique, si plein de renvois à ce qui a été dit et à ce qui sera dit, qu’il suppose un auditoire ayant accès à l’auteur. Un tel texte n’a pas de public. Personne, à Athènes en 300, n’en commande une copie pour son agrément, et un libraire n’a aucune raison d’en faire fabriquer. Un ouvrage sans marché n’existe qu’au nombre d’exemplaires que ses utilisateurs ont fabriqués eux-mêmes, c’est-à-dire très peu. C’est sur cette rareté structurelle que repose toute la construction de Strabon, et elle est réelle.

C’est une thèse de causalité matérielle appliquée à l’histoire des idées. Le déclin d’une école et sa renaissance s’expliquent par le déplacement physique d’un lot de rouleaux. Plutarque la reprend un siècle et demi plus tard en y ajoutant une pièce décisive : arrivée à Rome, la collection passe entre les mains de Tyrannion, qui en met la plus grande part en ordre, et Andronicos de Rhodes en obtient des copies, les publie et dresse les tables qui ont cours aujourd’hui (Vie de Sylla, 26, 1). Le lien entre la cave de Scepsis et le corpus que nous lisons se trouve donc affirmé par une source antique. Il n’est pas sorti d’une reconstruction moderne.

Un navire athénien, et le problème que pose une copie

Pour mesurer ce qui se joue, il faut sortir un instant de la Troade. Dans la Vie de Thésée, 23, 1, Plutarque rapporte que les Athéniens conservaient le navire à trente rames sur lequel le héros était revenu de Crète, et qu’ils en remplaçaient les planches à mesure qu’elles pourrissaient. Le bateau, dit-il, devint un exemple courant chez les philosophes dans la controverse sur la croissance, les uns soutenant qu’il restait le même, les autres qu’il ne l’était plus. Plutarque précise que la conservation dura jusqu’à l’époque de Démétrios de Phalère, autrement dit jusqu’à la génération même de Théophraste et de Nélée.

L’expérience n’est pas ici une décoration. Un texte antique se transmet exactement comme ce navire. Aucun rouleau ne dure deux siècles en usage : on recopie, et chaque copie introduit des sauts de ligne, des gloses de professeur passées dans le texte, des titres ajoutés, des paraphrases qui remplacent l’original. Supposez maintenant que le navire ait été démonté, enfoui, mangé par les vers, puis reconstitué par un amateur qui remplace de mémoire les planches manquantes. Voilà exactement ce que Strabon reproche à Apellicon. La question devient alors très concrète : quand un éditeur moderne imprime une ligne de la Métaphysique, restitue-t-il Aristote, ou une réparation d’Apellicon ?

Deux faits qui ne rentrent pas dans le récit

Le premier tient dans une lettre. Eudème de Rhodes, élève d’Aristote de la première génération, quitte Athènes et rentre dans son île. Il y possède un exemplaire de la Physique, et il écrit à Théophraste pour lui demander de vérifier une leçon sur l’exemplaire de l’école. Nous ne connaissons cet échange que par un long détour : Simplicius, au VIᵉ siècle, le mentionne dans son commentaire à la Physique (pages 923 à 927 de l’édition berlinoise), parce qu’Andronicos de Rhodes s’en était servi cinq siècles plus tôt pour trancher une question de découpage du traité. Si Eudème avait sa copie, la collection de Nélée n’était pas l’unique exemplaire du monde grec.

Le second tient dans une scène romaine. En 44, Cicéron écrit ses Topiques et en donne l’occasion dès la première phrase : Trebatius se trouvait avec lui dans sa villa de Tusculum, chacun feuilletait ce qu’il voulait dans la bibliothèque, et Trebatius tomba sur les Topiques d’Aristote. Un exemplaire d’un traité acroamatique, sur une étagère privée du Latium, à une date où l’édition d’Andronicos n’est peut-être pas encore parue.

Ces deux faits ne réfutent pas Strabon. Ils obligent à préciser ce qu’il affirme au juste, et c’est là que commence l’instruction. Il faut lire le passage mot à mot, dans sa langue et à sa place dans l’ouvrage, car la particule par laquelle Strabon l’introduit trahit qu’il répond à une objection. Il faut savoir ce que signifie le mot qu’il emploie pour la cachette, que ses traducteurs rendent tantôt par cave, tantôt par tranchée, tantôt par galerie de mine. Il faut identifier qui était son informateur, et ce que Strabon avait à gagner à ce que l’histoire soit vraie. Il faut relire le portrait d’Apellicon en sachant de quelle école venait celui qui l’a écrit. Et il faut mettre les testaments des successeurs, ceux de Straton et de Lycon, à côté de celui de Théophraste, parce qu’ils emploient un vocabulaire technique que la clause de 287 n’emploie pas.

La suite de l’enquête
  1. Le mot diôryx, la particule goun, et le maître de Strabon

  2. Ce qu’Andronicos a fait, et ce qu’on lui prête

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