Une bergère sans sacrements, et trois années de battues en Margeride
« Un loup n’a pas cet instinct de couper si bien les testes des personnes. » L’objection traîne dans presque tous les livres qui, depuis un siècle, cherchent un homme derrière la Bête du Gévaudan, et on la croirait volontiers sortie d’un manuel de criminologie. Elle a été écrite au début de 1766 par Ollier, curé de Saint-Sébastien de Lorcières, en Haute-Auvergne, dans une « Description de l’antropophage ou de l’animal féroce qui désole et ravage le païs des frontières du Gévaudan et d’Auvergne » adressée à l’intendant et conservée aujourd’hui à Clermont-Ferrand, aux Archives départementales du Puy-de-Dôme, sous la cote 1 C 1738. Quelques lignes plus bas, le même curé affirme que les paysans de son canton connaissent parfaitement les loups, et que ceux-ci ont les oreilles longues et pendantes.
L’objection mérite mieux qu’un sourire. Ollier enterre ses paroissiens, recueille les récits des familles et adresse ses rapports directement au secrétaire d’État de la Maison du roi, au risque de la colère du subdélégué de Saint-Flour, si bien qu’on ne peut pas lui reprocher d’avoir parlé sans avoir vu. Sa phrase contient en germe les deux questions que chaque génération d’enquêteurs a reprises depuis, celle de l’animal et celle du regard porté sur lui, et elle oblige à repartir des registres de sépulture et des lettres administratives du temps avant d’ouvrir le moindre ouvrage publié ensuite.
Le premier de ces registres est celui de Saint-Étienne-de-Lugdarès, paroisse du Vivarais posée aux confins du Gévaudan. Au 1er juillet 1764, le curé y inscrit la sépulture de Jeanne Boulet, quatorze ans, tuée la veille au village des Hubacs, près de Langogne, et mise en terre sans sacrements, « ayant été tuée par la bette féroce ». L’article défini a beaucoup intrigué. Il laisse entendre que l’animal avait déjà une réputation dans le voisinage, et que la jeune fille n’est probablement pas la première victime, seulement la première déclarée comme telle ; au début du même été, une vachère des environs de Langogne était rentrée chez elle les habits déchirés, défendue par ses bœufs. Une deuxième morte, quatorze ans elle aussi, est signalée le 8 août au hameau de Masméjean, dans la paroisse de Puy-Laurent.
Forêt de Mercoire
À la fin d’août et pendant tout le mois de septembre 1764, les décès se concentrent autour de la forêt de Mercoire, à l’est du pays. Étienne Lafont, syndic du diocèse de Mende, y envoie une troupe de chasseurs conduite par un certain Mercier, sans résultat. Sur l’ordre du comte de Moncan, qui commande en Languedoc, le capitaine Duhamel, cantonné à Langogne avec des volontaires du régiment de Clermont-Prince, prend la chasse en main à partir du 15 septembre et arme les paysans. Personne ne voit l’animal.
En octobre, les attaques remontent vers le nord, sur les hauteurs de la Margeride et de l’Aubrac. Le 7, une jeune fille est tuée au village d’Apcher et sa tête n’est retrouvée que plusieurs jours après ; dans le même mois meurt Marie Solinhac, attaquée au Brouilhet, sur la paroisse des Hermaux. Duhamel transporte ses hommes à Saint-Chély-d’Apcher le 2 novembre. Le 15 décembre, les États de Languedoc promettent 2 000 livres à qui tuera la bête, et le 31, l’évêque de Mende, Gabriel-Florent de Choiseul-Beaupré, qui porte aussi le titre de comte de Gévaudan, fait lire dans toutes les paroisses un mandement qui présente l’animal comme un fléau envoyé par Dieu pour punir les péchés et prescrit des prières de quarante heures pendant trois dimanches consécutifs.
Entre-temps, la bête a franchi la limite de l’Auvergne, et c’est pourquoi les archives de l’affaire sont aujourd’hui partagées entre Montpellier et Clermont. Le 24 décembre 1764, Marie, subdélégué à Langeac, signale à l’intendant Ballainvilliers que la « bette féroce » s’est montrée le samedi 15 dans la paroisse de Védrines-Saint-Loup, où elle a égorgé une fille d’une trentaine d’années, avant de se réfugier dans les forêts du comte de La Tour d’Auvergne, sur les montagnes de la Margeride (1 C 1731).
Le 12 janvier 1765, au Villaret, paroisse de Chanaleilles, la bête tourne autour de sept enfants qui gardent ensemble leurs troupeaux, comme on le recommande désormais. Elle arrache la joue de l’un des plus jeunes, puis saisit Joseph Panafieu par le bras et l’emporte ; les autres la poursuivent à coups de bâton jusqu’à lui faire lâcher prise.
« Un monstre dont le père est un lion »
Huit jours plus tard, Duhamel envoie à l’intendant d’Auvergne le portrait de l’animal qu’il poursuit depuis quatre mois (1 C 1731). Selon lui, la bête a la taille d’un taureau d’un an, des pattes aussi fortes que celles d’un ours avec six griffes longues d’un doigt, une gueule extraordinairement large, une queue grosse comme le bras et longue d’au moins quatre pieds, le poil rouge sur le corps avec une raie noire. Le capitaine en tire une conclusion de zoologie d’officier, celle d’« un monstre dont le père est un lion », en ajoutant qu’il « reste à sçavoir quelle en est la mère ». Le 1er février, une circulaire imprimée de Montluc, subdélégué de Saint-Flour, décrit pour sa part « un animal étranger qu’on croit être un léopard », de la grandeur d’un veau d’un an, la tête grosse, le museau pointu, le poil brun tirant sur le roux et le dos barré d’une raie de quatre doigts presque noire (1 C 1732). Une semaine après, le même Montluc constate que la ruse de l’animal persuade les paysans qu’il y a là-dedans « quelque chose de surnaturel », opinion entretenue, ajoute-t-il, par des gens lettrés en qui ils ont confiance.
Pour la cour, l’affaire change d’échelle. Le Courrier d’Avignon, puis la Gazette de France et plusieurs gazettes étrangères rendent compte des attaques de semaine en semaine, et le contrôleur général L’Averdy envoie sur place un louvetier normand réputé, Jean-Charles-Marc-Antoine Vaumesle d’Enneval, qui arrive à Clermont avec son fils le 17 février 1765 et obtient bientôt le départ de Duhamel. Dans une lettre du 7 avril, d’Enneval raconte à l’intendant que ses piqueurs ont retrouvé l’animal rentré « dans les bois de Morangies », et que les chiens, en le suivant, sont passés par un carnage où l’on a relevé « un crasne et des ossailles humaines » (1 C 1732).
Le 14 mars, à la Vessière, paroisse de Saint-Alban, Jeanne Jouve se bat devant sa maison pour arracher ses enfants à la bête ; son fils Jean-Pierre, six ans, meurt de ses blessures cinq jours plus tard. Ce même jour, Ballainvilliers écrit au comte de Saint-Florentin qu’une fille de vingt-cinq ans a été dévorée le 9 auprès du château de Ligonès, à deux lieues de Saint-Flour, par l’animal « qui étoit en embuscade », et il précise le geste en une phrase, « Elle luy sépara la tête du corps qu’elle a emporté » (1 C 1733). La décapitation, qui servira un siècle et demi plus tard d’argument décisif aux partisans d’un tueur humain, figure donc dès 1765 dans la correspondance d’un intendant, portée au compte de la bête sans qu’il y voie la moindre étrangeté.
Le porte-arquebuse du roi tire aux Chazes
Le 8 juin 1765, Saint-Florentin informe Ballainvilliers que le roi a « pris le parti d’y envoyer le Sieur Antoine son Porte Arquebuse avec six autres bons tireurs et de bons chiens » (1 C 1734). François Antoine, sous-lieutenant de la capitainerie royale de Saint-Germain-en-Laye, quitte Paris avec son plus jeune fils, Robert-François Antoine de Beauterne, et s’installe au Malzieu le 22 juin. Pour lui, la bête est un loup, et il le répète dans toutes ses lettres.
Deux épisodes de l’été pèseront plus tard dans le procès fait aux hommes. Le dimanche 11 août, Marie-Jeanne Vallet, une vingtaine d’années, servante du curé de Paulhac, plante sa lance dans le poitrail de l’animal au passage d’un petit cours d’eau, et Antoine constate le sang sur le fer. Cinq jours après, lors d’une chasse générale au bois de Montchauvet, Jean Chastel et deux de ses fils indiquent à deux gardes d’Antoine un couloir herbeux où le cheval de l’un d’eux s’enlise ; les Chastel rient, on en vient aux mains, et Antoine fait enfermer le père et les fils dans la prison de Saugues.
Le 29 août, dans le massif du Bois Noir, Rinchard, garde-chasse du duc d’Orléans, tire sur ce qu’il prend pour un gros loup. Des paysans le retrouvent mort le 31 à Védrines-Saint-Loup, le découpent et portent les morceaux à Saint-Flour pour toucher la prime ordinaire due pour un loup, si bien que le fils Antoine n’en récupère que des fragments, décrits ensuite dans les papiers du comte de Tournon.
Autour du 20 septembre, Antoine apprend qu’un grand loup rôde près du bois des dames de l’abbaye royale des Chazes, près de Saint-Julien-des-Chazes. Il s’y rend avec ses gardes et tire sur l’animal, qui tombe, se relève et se jette sur lui ; Rinchard l’achève. Le procès-verbal d’Antoine donne un loup de 130 livres, et plusieurs témoins, dont Marie-Jeanne Vallet et sa sœur, y reconnaissent la bête qui les a attaquées. Des deux dates proposées pour cette chasse, le 20 septembre retenu par l’étude anatomique de François-Louis Pelissier et le 21 donné par l’exposition des Archives du Puy-de-Dôme, la première paraît la plus vraisemblable, parce qu’elle laisse le temps d’une ouverture du corps à Saugues avant l’arrivée du fils Antoine à Clermont, au soir du 22.
Ballainvilliers reçoit l’animal et répond le 23 au porte-arquebuse qu’il a sous les yeux « le loup énorme que vous avez tué » ; au lieu de le faire dépouiller, il le fait embaumer et injecter pour l’envoyer à la cour « dans sa nature » (1 C 1736). Parti de Clermont le 27 septembre, le fils Antoine arrive à Versailles le 1er octobre, et le loup naturalisé est exposé dans les jardins du roi. Antoine père reste aux Chazes le temps d’abattre une louve et ses petits, dont le dernier tombe le 19 octobre, puis quitte le pays le 3 novembre. En 1770, un brevet l’autorise à porter dans ses armes un loup mourant.
Jean Chastel
Novembre passe sans attaque. Dès le 1er janvier 1766, pourtant, Montluc écrit à l’intendant qu’il croit la bête revenue, et l’intendant prévient le roi, qui ne veut plus entendre parler d’un animal que son porte-arquebuse est censé avoir tué. En mars, les morts se multiplient. Réunis à Marvejols le 24 mars, les États particuliers du Gévaudan entendent Lafont et le jeune marquis d’Apcher proposer d’empoisonner des cadavres de chiens et de les déposer sur les passages de l’animal, qui semble s’être fixé autour de trois sommets distants d’une quinzaine de kilomètres, le mont Mouchet, le mont Grand et le Montchauvet.
Au printemps 1767, les attaques reprennent. Le 18 juin, on annonce au marquis d’Apcher que la bête a tué la veille Jeanne Bastide, dix-neuf ans, au village de Lesbinières. Le lendemain, il conduit une battue sur le mont Mouchet, dans le bois de la Ténazeyre, où deux ans plus tôt, le 11 mai 1765, quatre petits gardiens de vaches du village d’Auvers avaient repoussé la bête avec une baïonnette fixée au bout d’un bâton, l’un d’eux la faisant « fortement tousser » d’un coup sur le museau (1 C 1733). Parmi les volontaires du marquis se trouve Jean Chastel, de La Besseyre-Saint-Mary, réputé bon tireur, qui a chargé son fusil d’une balle et de cinq chevrotines. Au lieu-dit la Sogne d’Auvers, il abat un grand canidé.
Le corps est porté au château de Besque, paroisse de Charraix, chez le marquis. Le 20 juin, le notaire royal Marin y dresse, en présence du chirurgien de Saugues, Boulanger, de son fils et du médecin Agulhon de la Mothe, un procès-verbal d’examen adressé à l’intendant d’Auvergne. Quelques jours plus tard, Jean Terrisse, chasseur de M. de La Tour d’Auvergne, tue à La Besseyre-Saint-Mary une louve que plusieurs témoins disaient accompagner la bête. Après juin 1767, aucune attaque mortelle ne lui est plus attribuée dans la province.
Chastel reçoit du diocèse 78 livres, comme Terrisse. Le roi avait promis 6 000 livres le 4 février 1765 sur les fonds de la généralité d’Auvergne ; Chastel en obtient finalement 1 500, l’équivalent, calcule Jean-Marc Moriceau, de cent cinquante prises de loups ordinaires ou de cinq années de revenus d’un ouvrier agricole.
Le bilan humain demeure flottant. Moriceau relève 29 décès documentés entre le 30 juin 1764 et le 15 janvier 1765, dont 25 avec un âge assuré, et pour l’ensemble des trois années les comptages publiés oscillent entre 80 et 124 morts, selon les auteurs et selon ce qu’ils acceptent de porter au compte de l’animal.
Deux appuis permettent d’aller au-delà de ce récit. Le premier est la correspondance de l’intendance d’Auvergne, cotée de 1 C 1731 à 1 C 1738 à Clermont-Ferrand, où subdélégués, chasseurs et curés décrivent l’animal de semaine en semaine. Le second est le procès-verbal du notaire Marin, conservé aux Archives nationales sous la cote AE/II/2927 après avoir été extrait de la série F/10, celle de l’agriculture, où il portait la cote F/10/476. Moriceau a mis ces séries en regard dans La Bête du Gévaudan. Mythes et réalités, paru chez Tallandier en 2021. Il faut maintenant reprendre l’examen du cadavre de 1767 ligne à ligne, relire la lettre où l’intendant d’Auvergne croit reconnaître une hyène dans le loup des Chazes, et mesurer ce que les primes ont fait aux preuves, à commencer par une louve ouverte à Mende au printemps 1765.
Quarante-deux dents au château de Besque
Le comte de Morangiès, coupable de roman

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