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Enquête
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Qui étaient vraiment les Assassins ? Alamut, Masyaf et la fabrique d’un mythe

Moyen ÂgeMonde islamique5 octobre 202622 min de lecture
Marco Polo / Wikimedia Commons
22 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Une insulte venue du Caire, un rocher dans le Daylam

Le mot qui a donné « assassin » au français a commencé sa carrière dans une lettre officielle, comme une injure échangée entre deux branches d’une même famille religieuse. En 517 de l’hégire / 1123, le régime fatimide du Caire adresse à ses fidèles de Syrie une épître au nom du calife al-Amir, l’Iqāʿ ṣawāʿiq al-irghām, dont le titre peut se rendre par « La chute des foudres de l’humiliation ». Le texte prolonge une proclamation lue l’année précédente du haut des chaires, la Hidāya āmiriyya, qui défendait la légitimité de la dynastie régnante contre une lignée concurrente. Dans cet appendice, les partisans syriens de la lignée concurrente sont appelés à deux reprises ḥashīshiyya. C’est, pour Farhad Daftary, historien de l’Institute of Ismaili Studies de Londres, la plus ancienne application connue du terme à ce groupe, et le juriste Asaf A. A. Fyzee avait publié dès 1938, à Calcutta, le texte arabe de la proclamation et de son appendice.

Le sens exact du mot échappe, parce que les auteurs musulmans qui l’emploient ne l’expliquent jamais. Daftary y lit un terme de mépris social, qu’il rend tantôt par « racaille » dans l’article « Fedāʾī » de l’Encyclopaedia Iranica, tantôt par « gens de mœurs relâchées » dans sa synthèse de 2013 sur l’histoire du chiisme. On attendrait le haschich. Aucun auteur musulman du Moyen Âge, y compris parmi les plus hostiles, ne décrit pourtant les nizârites en consommateurs de chanvre, ni ne prête à leurs chefs l’usage d’une drogue pour former des tueurs, et la recherche tient aujourd’hui le mot pour une insulte qui qualifiait des gens sans rien dire de leurs pratiques.

L’insulte visait des dissidents, et c’est par la dissidence qu’il faut commencer.

En 487 de l’hégire / 1094 meurt au Caire al-Mustansir, calife fatimide et imam des ismaéliens, la branche du chiisme qui gouverne l’Égypte depuis 969. Son fils aîné, Nizar, avait été désigné pour lui succéder. Le vizir al-Afdal installe pourtant sur le trône un fils beaucoup plus jeune, al-Musta’li, qu’il pense mieux tenir. Nizar se soulève, il est vaincu, ramené au Caire et tué en 488 de l’hégire / 1095. Les ismaéliens d’Égypte et du Yémen suivent al-Musta’li ; ceux d’Iran et d’Irak, entraînés par un prédicateur nommé Hasan-i Sabbah, restent fidèles à Nizar et rompent avec Le Caire, d’où leur nom de nizârites. Un signe parlant de cette fidélité tient dans le métal. Pendant près de soixante-dix ans après la mort de Nizar, les monnaies frappées à Alamut portent encore son nom et son titre califal, al-Mustafa li-Din Allah, comme si le prétendant assassiné régnait toujours depuis la montagne.

Un maître qui ne descendait plus de son rocher

Hasan-i Sabbah naît à Qom vers le milieu du XIᵉ siècle, dans une famille chiite duodécimaine (fidèle à la lignée des douze imams), établie ensuite à Rayy, près de l’actuelle Téhéran. Il passe à l’ismaélisme vers dix-sept ans, entre au service de la daʿwa, la mission de prédication ismaélienne, et part pour l’Égypte, où il arrive en août 1078. Trois ans plus tard, il en est expulsé sur ordre du vizir Badr al-Jamali, à la suite d’un conflit que les chroniques nizârites perdues présentaient comme politique. Rentré à Ispahan en juin 1081, il parcourt l’Iran pendant des années, puis concentre ses efforts sur le Daylam, ces montagnes chiites du sud de la Caspienne où le pouvoir seldjoukide s’exerce mal. En 483 de l’hégire / 1090, il prend Alamut, une forteresse juchée sur un éperon de la vallée de Rudbar, par infiltration et sans assaut.

Le portrait que les historiens persans des XIIIᵉ et XIVᵉ siècles ont tiré des chroniques d’Alamut, aujourd’hui perdues, est celui d’un ascète doublé d’un administrateur. Pendant les trente-quatre années qu’il passe à Alamut, Hasan n’en serait jamais descendu ; Rashid al-Din, vizir et historien des souverains mongols de Perse, précise qu’il restait dans ses appartements à lire, à mettre par écrit l’enseignement de la mission et à gouverner. Il fait exécuter ses deux fils, l’un accusé de meurtre, l’autre soupçonné d’avoir bu du vin, et relègue sa femme et ses filles à la forteresse de Gerdkuh, près de Damghan, où elles gagnent leur vie en filant. Il remplace l’arabe par le persan comme langue religieuse des ismaéliens d’Iran, et la tradition lui prête une formule selon laquelle les Turcs seldjoukides appartenaient à la race des djinns. Il fait aussi reprendre l’irrigation de la vallée pour la rendre autonome en grain, et fonde une bibliothèque dont les manuscrits et les instruments scientifiques avaient pris, à la chute de 1256, des proportions considérables. Une légende tenace, celle des trois camarades d’école de Nishapur (Hasan, le futur vizir Nizam al-Mulk et le poète Omar Khayyam, liés par un serment de jeunesse), doit sa célébrité européenne à la préface d’une traduction anglaise des quatrains de Khayyam parue au XIXᵉ siècle ; l’Encyclopaedia Iranica la range sans hésiter parmi les fables, et les dates ne s’y prêtent guère, le vizir ayant une génération d’avance sur ses deux prétendus condisciples. Hasan meurt le 26 rabi’ II 518 de l’hégire / 12 juin 1124, ou peut-être vingt jours plus tôt, après avoir désigné pour successeur son lieutenant de Lamasar, Kiya Buzurg-Umid.

Une doctrine en quatre chapitres

Avant les poignards, il y a un traité. Hasan rédige en persan les Quatre chapitres, Chahār faṣl, perdus aujourd’hui mais résumés par un contemporain, l’hérésiographe al-Shahrastani, mort en 548 de l’hégire / 1153, que certains soupçonnent d’avoir été lui-même ismaélien en secret. En quatre propositions, le texte soutient que la raison humaine ne suffit pas à connaître Dieu et qu’il faut un maître véridique, muʿallim-i ṣādiq, qui ne peut être que l’imam du temps. C’est la doctrine du taʿlīm, l’enseignement autorisé. Elle vaut aux nizârites d’Iran le surnom de Taʿlīmiyya, et une riposte en règle, menée par le théologien al-Ghazali avec l’appui de Nizam al-Mulk. Le paradoxe est qu’après la mort de Nizar, aucun imam n’est plus accessible aux fidèles, et que Hasan gouverne en qualité de ḥujja, de représentant en chef d’un imam caché qui ne se manifestera que quarante ans après la mort de Hasan lui-même.

Dans un sultanat où la puissance militaire est éclatée entre émirs, sa méthode consiste à arracher les places une à une. En 484 de l’hégire / 1091, il envoie le prédicateur Husayn Qa’ini dans le Qohestan, au sud-est du Khorasan, où la population se soulève contre les Seldjoukides et livre plusieurs villes. Suivent Lamasar, à l’ouest d’Alamut, Gerdkuh près de Damghan, et Shahdiz, aux portes mêmes d’Ispahan, la capitale du sultan. Le sultan Muhammad Tapar lance à partir de 503 de l’hégire / 1109 une longue campagne contre Alamut. Elle échoue, et à sa mort, en 1118, les deux camps en sont réduits à se regarder.

Près de Nahavand, la litière du vizir

En 485 de l’hégire / 1092, deux expéditions seldjoukides marchent sur Rudbar et sur le Qohestan. À l’automne, elles s’arrêtent net. Juvayni, qui écrit plus d’un siècle et demi plus tard d’après les chroniques nizârites qu’il a eues entre les mains, raconte qu’un nommé Bu Tahir Arrani, déguisé en soufi, s’approche à la rupture du jeûne de ramadan de la litière qui ramène Nizam al-Mulk de l’audience du sultan vers la tente de son harem, au relais de Sahna, près de Nahavand, et le frappe d’un poignard. Juvayni place la scène dans la nuit du 12 ramadan ; la plupart des autres sources donnent le 10 ramadan 485, soit le 14 octobre 1092. Quelques semaines plus tard, le sultan Malik-Shah meurt à son tour, et l’empire s’enfonce dans une guerre de succession dont Hasan profite pour consolider ses positions.

Ce meurtre ouvre une série dont il faut mesurer l’ampleur exacte. Daftary rappelle que d’autres avaient pratiqué l’assassinat politique avant les nizârites, et que leurs contemporains ne s’en privaient pas davantage. La différence tient à l’usage méthodique qu’en fait un mouvement militairement très inférieur à ses adversaires, et à la réputation qui en découle, au point que presque tout meurtre d’importance commis dans les terres centrales de l’islam entre 1090 et 1256 finit par leur être imputé. Quant aux exécutants, les fidâ’îs (« ceux qui se sacrifient »), ils survivent rarement à leur mission. Les représailles frappent des communautés entières, à Alep en 1113, puis à Damas en 1129, où les ismaéliens de la ville sont massacrés.

Sinan, maître d’école à Kahf

Partis d’Alamut, les premiers prédicateurs atteignent la Syrie au début du XIIᵉ siècle. Ils échouent à Alep, puis à Damas, et se replient dans les années 1130 sur le massif qui sépare Hama de la côte. Qadmus en 1132-1133, al-Kahf en 1135-1136, Masyaf en 1140 selon Carole Hillenbrand, historienne de l’islam médiéval à Édimbourg (1141 selon d’autres auteurs), passent entre leurs mains et forment une zone de châteaux si rapprochés qu’elle en devient presque inexpugnable. Le nombre de ces places reste discuté, vingt-quatre pour un historien, près de soixante-dix pour un autre.

Rashid al-Din Sinan, sans lien avec l’historien persan homonyme, naît près de Bassora entre 1126 et 1135, dans une famille chiite imamite. Il passe à l’ismaélisme nizârite dans sa jeunesse et part se former à Alamut, où il devient le compagnon du futur Hasan II. Celui-ci, à peine arrivé à la tête de l’État en 557 de l’hégire / 1162, l’envoie en Syrie. Sinan s’installe d’abord à al-Kahf, s’y fait aimer comme maître d’école, attend la mort du chef local et prend sur ordre d’Alamut la direction de la communauté, qu’il garde jusqu’à sa mort, pendant près d’un quart de siècle si l’on suit Hillenbrand, qui place sa prise de pouvoir en 1169, une trentaine d’années selon Daftary. Il fortifie les châteaux, en acquiert d’autres, organise en corps les fidâ’îs, que la Syrie appelle fidāwiyya, et relie ses forteresses par des tours à pigeons voyageurs. La date de sa mort varie chez un même auteur, puisque Daftary écrit 589 de l’hégire / 1192 dans un article de l’Encyclopaedia Iranica et 589 / 1193 dans deux autres. Nous retiendrons 1193, parce que l’année 589 de l’hégire commence au début de janvier 1193 et s’achève avant la fin de cette même année.

Les Francs l’appellent le Vieux de la Montagne, Vetus de Montanis, calque de l’arabe shaykh al-jabal, où shaykh désigne le chef autant que l’ancien. Avec lui, la documentation dessine une communauté chiite dissidente retranchée dans deux réseaux de forteresses, dotée d’une doctrine écrite, d’une bibliothèque, d’une monnaie et d’une méthode de combat dirigée contre la personne des chefs. Deux appuis portent cette image. Le premier est Juvayni, fonctionnaire des Mongols entré à Alamut en décembre 1256, qui a lu les chroniques du lieu avant d’en livrer une grande partie aux flammes ; le second est le travail de Farhad Daftary, dont The Assassin Legends, paru à Londres en 1994, a fait l’inventaire des récits européens. Or le haschich, le jardin secret et les adolescents endormis puis réveillés parmi des jeunes femmes n’apparaissent dans aucune source musulmane, pas même chez Juvayni, qui détestait les nizârites. Ils surgissent chez les Francs.

Il faut maintenant suivre la rumeur à la trace, avec le rapport d’un envoyé de Frédéric Barberousse daté de 1175, l’émissaire de Sinan tué par un Templier borgne, les deux attentats contre Saladin, les trois récits inconciliables du meurtre de Conrad de Montferrat, la bibliothèque d’Alamut ouverte par Juvayni, le jardin d’un certain Aloadin chez Marco Polo, et la séance de 1809 où un orientaliste parisien trouva l’origine du mot sans renoncer à la fable.

La suite de l’enquête
  1. Marco Polo recopie une rumeur vieille d’un siècle

  2. Un jardin absent des pages de Juvayni

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