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Enquête
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L’affaire du collier : comment un scandale sans la reine a détruit la reine

Époque moderneLa France d'Ancien Régime12 octobre 202621 min de lecture
Château de Breteuil / Wikimedia Commons
21 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Une signature que la reine n’employait jamais

Thomas Jefferson s’est fait une opinion avant tout le monde. Ministre des États-Unis à Paris, il écrit à Abigail Adams le 4 septembre 1785, trois semaines après l’arrestation du cardinal de Rohan, qu’il tient pour certain que la reine a été compromise sans la moindre autorisation de sa part, et que le prélat, dupé selon toute probabilité par sa maîtresse, la comtesse de La Motte, en sort avec deux qualités peu flatteuses, celles d’« un débauché et d’un nigaud », pour traduire ses mots. Le 22 août, dans une lettre au consul Crèvecœur, il pariait déjà sur une décision finale défavorable au cardinal. Il se trompait sur l’issue judiciaire, puisque Rohan sera acquitté, mais il continuera de suivre l’affaire jusqu’au bout, au point de faire relier dans un même volume in-quarto vingt et un des mémoires imprimés pour les accusés.

Sur la question de la commande, aucun historien sérieux ne l’a contredit depuis.

Près de six cent cinquante diamants que personne ne voulait

Le collier a disparu, et l’on ne le connaît plus que par l’image que ses fabricants ont fait circuler pour le vendre. Au département des Arts graphiques du Louvre, la collection donnée en 1935 par le baron Edmond de Rothschild contient une grande feuille de 51,8 centimètres sur 38,5, intitulée « Représentation exacte du Grand Collier en Brillants » et portant le nom de la maison Böhmer et Bassenge (inventaire L 514 LR/2). La Bibliothèque nationale de France en conserve une version réduite, une eau-forte de 17 centimètres sur 23 tirée vers 1786 et rangée dans la collection Hennin, dont la légende donne l’estimation, un million six cent mille livres. On y voit une rivière de gros brillants serrée autour du cou, des festons chargés de pendeloques en poire, deux longues chutes nouées sur la poitrine et terminées par des glands, le tout monté en esclavage, c’est-à-dire en rangs articulés qui suivent le mouvement de la gorge. Le château de Versailles compte près de 650 pierres pour près de 2 800 carats ; d’autres estimations descendent à 2 300 ou 2 400 carats, faute d’avoir pesé un objet que plus personne n’a pu peser depuis 1785.

Commencé du vivant de Louis XV, le bijou était probablement destiné à Mme du Barry, ce que suggère la chronologie de la commande sans qu’aucun contrat connu ne le démontre. Le roi meurt de la petite vérole le 10 mai 1774, la favorite quitte la cour, et les deux associés, Charles-Auguste Boehmer et Paul Bassenge, joailliers de la Couronne, se retrouvent avec un bijou dont ils doivent encore une partie des pierres à leurs fournisseurs. Ils le présentent au nouveau couple royal à plusieurs reprises, la dernière fois en 1782 selon le château de Versailles, en baissant le prix jusqu’à 1 600 000 livres. Le refus de la reine a laissé un mot, selon lequel le royaume avait davantage besoin de vaisseaux que de diamants. C’est une attribution, transmise par des témoins favorables à la souveraine, et elle dit surtout ce que son entourage voulait qu’on retienne d’un refus opposé en pleine guerre d’Amérique.

Pour mesurer la somme, on peut la rapporter à une autre ligne des comptes royaux. Depuis décembre 1775, la couronne verse 800 livres par an à chacun des enfants d’une famille ruinée de Champagne, les Saint-Rémy, descendants d’un fils naturel d’Henri II dont le juge d’armes d’Hozier avait vérifié la généalogie. L’aînée des filles s’appelle Jeanne. Le collier valait deux mille ans de sa pension.

Le bosquet de Vénus, une nuit d’août 1784

Née en 1756 près de Bar-sur-Aube, Jeanne de Saint-Rémy de Valois a mendié enfant aux portes de Paris avant d’être recueillie par la marquise de Boulainvilliers, qui la fait placer en pension. Sa généalogie est authentique, et c’est à peu près le seul point vrai de ce qu’elle racontera ensuite. En 1780, elle épouse à Bar-sur-Aube Nicolas de La Motte, gendarme sans fortune qui se fait appeler comte ; l’année suivante, à Saverne, sa protectrice la présente au grand aumônier de France. Louis-René-Édouard de Rohan, né en 1734, a été ambassadeur à Vienne à partir de 1771, puis grand aumônier en 1777, cardinal en 1778, prince-évêque de Strasbourg en 1779. Depuis son retour de Vienne, la reine refuse de lui adresser la parole, sur les conseils de sa mère, que la conduite de l’ambassadeur avait scandalisée. Il veut rentrer en grâce, et Jeanne lui fait croire qu’elle est la confidente de la souveraine.

Des billets arrivent alors, sur un papier bordé de vignettes bleues, d’une écriture que le cardinal prend pour celle de la reine. Ils sont l’œuvre de Marc-Antoine Rétaux de Villette, ancien gendarme et amant de la comtesse, qui reconnaîtra les avoir écrits après son arrestation à Genève. À l’été 1784, l’escroquerie prend une forme théâtrale.

Dans la nuit du 11 août, au fond d’un bosquet du parc de Versailles, une jeune femme qui se tient dans l’ombre adresse quelques mots au cardinal et lui tend une rose, avant qu’une alerte arrangée d’avance ne la fasse s’éloigner. Elle s’appelle Marie-Nicole Le Guay, se fait appeler baronne d’Oliva, a vingt-deux ans, et la comtesse l’a choisie pour une ressemblance supposée avec la reine. Les récits placent la scène tantôt le 10, tantôt le 11, tantôt le 12 août. On retiendra le 11, la date que donne le château de Versailles, parce qu’aucune des deux autres n’a de meilleur appui et que l’institution qui garde le lieu a au moins le mérite de s’y tenir. Le nom du bosquet flotte lui aussi : les récits anciens disent bosquet de Vénus, le château parle aujourd’hui du bosquet de la Reine.

Le rendez-vous a suffi. Fin janvier 1785, le cardinal se présente chez les joailliers ; leur propre récit, remis à la reine en août 1785 et imprimé l’année suivante, date sa première visite du 24 janvier et précise qu’il se disait chargé d’en vérifier le prix. Les conditions sont arrêtées à 1 600 000 livres, en quatre échéances étalées sur deux ans. Rohan montre aux associés le texte de ces conditions, approuvé en marge article par article et signé « Marie-Antoinette de France ». Or une reine de France signait de son seul prénom. Un homme qui avait représenté le roi à Vienne pendant trois ans, et qui avait eu sous les yeux des actes de chancellerie par centaines (y compris, à coup sûr, des lettres de la mère de cette reine, qui signait elle aussi d’un prénom), aurait dû s’arrêter à ce détail, et c’est sur cette signature qu’il n’a pas regardée que repose toute la suite. Le 1ᵉʳ février, les joailliers lui remettent l’écrin. Le soir même, dans le logement que la comtesse occupe à Versailles, il le confie à un homme qui se présente comme envoyé de la reine et qui n’est autre que Rétaux de Villette. Dans les semaines suivantes, les pierres sont desserties, une partie est écoulée à Paris, et Nicolas de La Motte emporte le reste à Londres.

On arrête un cardinal dans la galerie des Glaces

L’échéance du premier versement tombe au début du mois d’août 1785. Le 12 juillet, Boehmer adresse à la reine un billet de remerciement embarrassé où il est question du collier ; elle n’y comprend rien et le détruit. Les joailliers avaient pourtant reçu des signaux troublants, puisque leur mémoire raconte qu’on leur a fait savoir que la reine souhaitait un rabais de 200 000 livres, et qu’ils ont accepté 30 000 livres au titre des intérêts en signant un reçu au nom de la souveraine. Au début d’août, Boehmer s’en ouvre à Mme Campan, femme de chambre de la reine. On connaît la scène par les Mémoires que celle-ci publie en 1823, près de quarante ans plus tard, avec une fidélité à sa maîtresse qui fait partie de leur raison d’être ; la démarche est sûre, le détail des répliques beaucoup moins.

Le 15 août, jour de l’Assomption, le cardinal s’apprête à célébrer la messe dans la chapelle royale quand il est appelé dans le cabinet du roi. Louis XVI l’interroge en présence de la reine, du garde des sceaux Miromesnil et du baron de Breteuil, ministre de la Maison du roi et ennemi déclaré du prélat. Rohan ne peut produire que des billets faux. À sa sortie, il est arrêté dans la galerie des Glaces, devant les courtisans, et conduit à la Bastille ; la comtesse est arrêtée quelques jours plus tard à Bar-sur-Aube.

Plutôt que de régler l’affaire par voie d’autorité, le roi laisse au cardinal le choix de son juge, et Rohan choisit la justice ordinaire. Des lettres patentes du 5 septembre 1785 attribuent le procès à la Grand-Chambre du Parlement de Paris. L’Assemblée du clergé, réunie cette année-là, s’émeut qu’on ait arrêté un cardinal en public, et le roi lui répond par écrit le 19 septembre. La logique royale se lit sans peine, puisqu’on voulait que la plus haute cour du royaume proclame au grand jour l’innocence de la reine. Ce choix, que beaucoup jugeront imprudent après coup, a fait de l’affaire un procès public, avec des accusés libres de se défendre par écrit.

La procédure existe toujours. Aux Archives nationales, l’instruction de l’affaire du cardinal de Rohan figure parmi les procès célèbres du Parlement criminel, réunis par affaire dans la sous-série X/2b (articles 1338 à 1436), et l’archiviste Émile Campardon en a publié l’essentiel dès 1863. On sait donc qui a écrit les billets, qui a joué la reine dans le bosquet, qui a reçu l’écrin et qui a vendu les pierres. On sait beaucoup moins bien comment Paris l’a appris, puisque l’affaire s’est plaidée par écrit, dans des mémoires d’avocats imprimés et vendus, et c’est par eux que l’historienne Sarah Maza a proposé de la lire dans Private Lives and Public Affairs, en 1993. Depuis, deux lectures s’opposent sur le moment et le mécanisme de la chute de la reine. La première la fait commencer avec le verdict de 1786. La seconde, défendue par Simon Burrows en 2006, rappelle que les attaques les plus violentes contre Marie-Antoinette sont restées presque introuvables en France avant 1789. Il faut maintenant reprendre les textes un à un, les factums de Target et de Cagliostro, l’arrêt du 31 mai 1786, la marque infligée en juin, et ce que Londres imprime entre 1786 et 1791.

La suite de l’enquête
  1. Vingt et un factums reliés dans la bibliothèque de Jefferson

  2. Le procès gagné par le cardinal, la réputation perdue par la reine

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