Intangible et définitif
Würfel, Säule, Platte, Balken
Un maçon élève une construction avec quatre sortes de pierres taillées, des cubes, des colonnes, des dalles et des poutres. Son aide doit les lui passer dans l’ordre où il en a besoin. Pour cela, les deux hommes disposent en tout de quatre mots, que le maçon crie et auxquels l’aide répond en apportant la pierre qu’on lui a appris à associer à chaque cri. Cette langue ne connaît ni question ni récit, ni passé ni futur, et l’on peut pourtant se la figurer parlée chaque jour sur un chantier, par des gens qui n’en auraient jamais appris d’autre.
La scène se trouve au paragraphe 2 des Philosophische Untersuchungen, les Recherches philosophiques, que Ludwig Wittgenstein laisse en manuscrit à sa mort en 1951 et que ses exécuteurs testamentaires publient en 1953. Les quatre mots sont « Würfel », « Säule », « Platte » et « Balken », et le texte demande de prendre ce jeu pour une langue primitive complète. Il a une fonction précise. Juste avant, au paragraphe 1, Wittgenstein cite en latin le passage du livre I des Confessions, au chapitre 8, où Augustin raconte qu’il a appris à parler en observant les adultes nommer les choses et les désigner du geste. Il en tire ce qu’il appelle « ein bestimmtes Bild von dem Wesen der menschlichen Sprache », une certaine image de l’essence du langage humain, selon laquelle les mots nomment des objets et les phrases combinent ces noms. La langue des maçons est celle pour laquelle cette description serait exacte. Pour la nôtre, faite d’ordres, de questions, de jurons et de devinettes, la même description est beaucoup trop étroite.
Le mot Bild n’a pas été choisi au hasard. Un quart de siècle plus tôt, le même auteur avait bâti un livre entier sur la thèse que la proposition est un Bild, une image de la réalité, et quand les Recherches appellent « image » la conception qu’elles vont démonter, le lecteur du premier livre entend l’écho. Wittgenstein ne le laisse pas deviner. Au paragraphe 23, après une liste d’usages du langage où figurent donner un ordre, raconter une histoire, faire une plaisanterie, traduire ou remercier, il juge intéressant de comparer cette diversité à ce que les logiciens ont dit de la structure du langage, puis ajoute entre parenthèses « Und auch der Verfasser der Logisch-Philosophischen Abhandlung », et aussi l’auteur du Traité logico-philosophique.
Wittgenstein est cité en allemand, traduit par la rédaction ; les éditions françaises figurent dans l’appareil.
« Nous nous faisons des images des faits »
Le Tractatus logico-philosophicus répond à une question que Gottlob Frege et Bertrand Russell avaient rendue pressante avant 1914. Comment un assemblage de traits d’encre ou de sons peut-il dire quelque chose du monde, et même dire quelque chose de faux, c’est-à-dire représenter une situation qui n’existe pas ? Dans l’avant-propos signé « Vienne, 1918 », Wittgenstein rend hommage aux grands ouvrages de Frege et aux travaux de son ami Russell, auxquels il doit une large part de l’élan de ses pensées, et sa réponse se construit en discussion constante avec eux, en sept propositions principales que des décimales subdivisent.
Le point de départ est une ontologie, c’est-à-dire une description de ce qu’il y a. Le monde est la totalité des faits (1,1), et Wittgenstein précise aussitôt qu’il ne faut pas entendre par là la totalité des choses. Un fait est l’existence d’états de choses, les Sachverhalte, qui combinent des objets simples (2,01, 2,02), et ces états de choses sont indépendants les uns des autres, au point que de l’existence de l’un on ne peut rien conclure sur l’existence d’un autre (2 061, 2 062). En 2,1 tombe la phrase que les manuels retiennent, « Wir machen uns Bilder der Tatsachen », nous nous faisons des images des faits. Une image, au sens du livre, est un fait dont les éléments tiennent lieu d’objets et dont l’agencement montre comment ces objets sont agencés (2,13 à 2,15). La proposition est une image de ce genre (4,01). Dans le signe « aRb », c’est le fait que « a » se trouve dans une certaine relation avec « b » qui dit que a est dans la relation R avec b (3,1432). Pour qu’une image puisse représenter quelque chose, correctement ou non, il faut qu’elle partage avec ce qu’elle représente une forme logique, que l’image ne peut pas représenter à son tour et qu’elle se contente de montrer (2 172). Une phrase a donc un sens dès lors qu’elle figure une situation possible, et elle est vraie si cette situation existe (2 221, 2 222). Les phrases complexes, enfin, sont des fonctions de vérité de phrases élémentaires (5), qui ne peuvent jamais se contredire entre elles (4 211) et dont aucune ne se déduit d’une autre (5 134).
Le livre fournit lui-même l’exemple qui rend la thèse moins abstraite. Un disque de phonographe, la pensée musicale, la partition et les ondes sonores entretiennent, écrit Wittgenstein en 4 014, la même relation de représentation interne que le langage et le monde, parce qu’une règle permet de passer de l’un à l’autre. Une partition ne ressemble pas à une symphonie, pas davantage qu’une phrase imprimée à la situation qu’elle décrit, et toutes deux en partagent pourtant la structure, au point qu’un musicien exercé entend l’œuvre en lisant les portées.
De là découle une conclusion radicale. Si seules les images de situations possibles ont un sens, seules les propositions des sciences de la nature disent quelque chose (4,11). Les tautologies de la logique sont vides de sens, sinnlos, parce qu’elles admettent toutes les situations à la fois (4 461). Les phrases de la philosophie traditionnelle ne sont pas fausses mais dépourvues de sens, unsinnig, parce qu’elles naissent d’une incompréhension de la logique de notre langue (4 003). Tout s’achève sur la proposition 7, « Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen », sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence.
Le lecteur pressé peut retenir l’argument sous cette forme. Une phrase a un sens parce qu’elle partage la forme logique d’une situation possible, comme une partition partage celle d’une symphonie. Toute phrase complexe se décompose en phrases élémentaires indépendantes, faites de noms qui tiennent lieu d’objets simples. Tout ce qui ne se laisse pas projeter ainsi, la logique, l’éthique et les phrases mêmes du livre, ne dit rien et peut tout au plus se montrer.
Cambridge, janvier 1945
Vingt-sept ans après l’avant-propos viennois, Wittgenstein signe une autre préface, datée « Cambridge, im Januar 1945 ». Le ton a changé du tout au tout. L’auteur explique que les pensées qu’il publie sont le précipité de seize années de recherches, qu’il n’a jamais réussi à les souder en un ensemble continu, et que le livre n’est au fond qu’un album de croquis de paysages. Depuis qu’il s’est remis à la philosophie, seize ans plus tôt, il a dû reconnaître, écrit-il, « schwere Irrtümer », de graves erreurs, dans ce qu’il avait consigné dans son premier livre.
La même préface désigne ceux qui l’ont aidé à les voir, ce qui permet de dater le désaveu. Frank Ramsey, avec qui il a discuté ces idées au cours d’innombrables conversations pendant les deux dernières années de la vie de Ramsey, mort en janvier 1930, lui a opposé une critique qu’il qualifie de « stets kraftvollen und sichern », toujours vigoureuse et sûre. Il doit plus encore à celle que Piero Sraffa, enseignant de la même université, a exercée sans relâche sur ses pensées pendant de longues années, et il lui attribue les idées les plus fécondes du livre. Plus étrange, Wittgenstein raconte avoir relu le Tractatus quelque temps auparavant, en l’expliquant à quelqu’un, et avoir alors décidé de publier les anciennes pensées avec les nouvelles, parce que celles-ci ne recevraient leur juste éclairage que par contraste avec sa manière de penser plus ancienne.
Les premiers paragraphes du livre donnent la substance de la critique, qui porte d’abord sur la signification. Au paragraphe 43, Wittgenstein propose d’expliquer le mot « Bedeutung », pour une grande classe de cas sans prétendre couvrir tous les autres, de la façon suivante, « Die Bedeutung eines Wortes ist sein Gebrauch in der Sprache », la signification d’un mot est son usage dans la langue. Le paragraphe 46 nomme la cible. Les éléments premiers dont parle le Socrate du Théétète, ceux qu’on pourrait seulement nommer et jamais décrire, « waren auch Russell’s ›individuals‹, und auch meine ›Gegenstände‹ », étaient aussi les individus de Russell et mes objets, ceux du Traité. Au paragraphe 65, un interlocuteur imaginaire lui reproche d’esquiver la partie de l’enquête qui lui avait autrefois donné le plus de mal, la forme générale de la proposition, et Wittgenstein accepte le reproche pour répondre qu’il n’existe aucun trait commun à tout ce qu’on appelle langage.
Le paragraphe 66 développe la réponse sur un exemple que chacun peut refaire. Qu’ont en commun les jeux de plateau, les jeux de cartes, les jeux de balle et les rondes d’enfants ? Aucun trait qui se retrouve partout, répond Wittgenstein, et plutôt un réseau compliqué de ressemblances qui se chevauchent et se croisent, la compétition ici, l’adresse là, la chance ailleurs, et parfois rien de cela, comme chez l’enfant qui lance sa balle contre un mur et la rattrape seul. Il nomme ces parentés des « Familienähnlichkeiten », des airs de famille (§ 67), et il donne la consigne, « denk nicht, sondern schau ! », ne pense pas, regarde. Appliquée au langage, la conclusion frappe la proposition 4,5 du Tractatus, selon laquelle toute proposition a une forme générale, « Es verhält sich so und so », il en va de telle et telle façon. Si les phrases forment une famille, cette forme générale n’existe pas, et le paragraphe 107 ajoute que la pureté cristalline de la logique, la « Kristallreinheit », ne s’était jamais présentée à son auteur au terme d’un examen et relevait d’une exigence posée d’avance.
Le geste de Sraffa
Norman Malcolm, qui avait suivi les cours de Wittgenstein à Cambridge, publie en 1958 un souvenir qui sert depuis de récit fondateur à ce revirement. Dans un train, croit se rappeler Malcolm, Wittgenstein soutenait devant Sraffa qu’une proposition et ce qu’elle décrit doivent avoir la même forme logique, la même multiplicité logique. Sraffa fit alors un geste que les Napolitains comprennent comme une marque de mépris, en balayant le dessous de son menton du bout des doigts, vers l’extérieur, et demanda « What is the logical form of that ? ». Selon Malcolm, la question donna à Wittgenstein le sentiment qu’il y avait quelque chose d’absurde à exiger qu’une proposition et ce qu’elle décrit aient la même forme.
Le geste met la théorie de l’image à l’épreuve d’une situation que chacun peut se représenter. Il a un sens, que n’importe quel passant de Naples saisit sans hésiter, et l’on chercherait en vain quels éléments y tiendraient lieu de quels objets, ou quelle structure il partagerait avec ce qu’il exprime. La défense la plus solide du Tractatus prend pourtant la forme d’une question. Un geste de mépris est-il une proposition au sens du livre, c’est-à-dire l’image d’une situation qui pourrait être vraie ou fausse ? S’il exprime une attitude sans décrire aucun fait, il tombe hors du champ d’une théorie qui n’a jamais prétendu rendre compte des insultes, et l’objection manque sa cible. Le récit de Malcolm signale d’ailleurs que, racontant l’épisode à Georg Henrik von Wright, Wittgenstein ne parlait ni de forme logique ni de multiplicité logique, ce qui laisse incertain ce que le geste a réellement ébranlé.
Il serait imprudent de bâtir sur une anecdote rapportée de seconde main toute la chronologie d’un revirement. La préface de 1945 parle d’une critique exercée « durch viele Jahre », pendant de nombreuses années, et ce travail lent, conduit en conversation, se laisse mal ramener à un geste échangé dans un train.
L’échelle à jeter
Le désaveu de 1945 se heurte pourtant à une difficulté qui vient du Tractatus lui-même. Le livre ne se contentait pas de déclarer dépourvues de sens les phrases de la métaphysique. À la proposition 6,54, l’avant-dernière, il appliquait le verdict à ses propres phrases, « Meine Sätze », qui éclairent, dit-il, en ceci que celui qui le comprend finit par les reconnaître comme unsinnig, après s’en être servi comme de marches pour s’élever au-delà d’elles. Il ajoutait entre parenthèses « Er muß sozusagen die Leiter wegwerfen, nachdem er auf ihr hinaufgestiegen ist », il doit pour ainsi dire jeter l’échelle après y être monté.
Un livre qui se déclare dépourvu de sens n’avance, à la lettre, aucune thèse qu’on puisse réfuter. Deux lectures se disputent depuis un demi-siècle la manière de sortir de cette difficulté, et elles donnent deux réponses différentes à la question de savoir ce que Wittgenstein a désavoué.
La première, dite standard, a reçu sa forme classique dans Insight and Illusion de Peter Hacker, paru à Oxford en 1972 et révisé en 1986. Pour elle, les phrases du Tractatus sont des non-sens d’un genre particulier, qui tentent de dire ce qui ne peut que se montrer, la structure logique du monde et du langage, et qui y parviennent assez pour que le lecteur saisisse ce qu’elles visent. Le livre contient donc une métaphysique, ineffable mais réelle, avec ses objets simples et sa substance du monde, et c’est elle que l’auteur des Recherches abandonne.
La seconde part d’un article de Cora Diamond paru en 1988 dans la revue Philosophy, « Throwing Away the Ladder ». Elle prend la proposition 6,54 au pied de la lettre. Le non-sens y est du non-sens, sans contenu caché, et le lecteur qui croit encore, après avoir jeté l’échelle, que le livre lui a fait entrevoir des vérités indicibles se dérobe devant ce que le livre exige de lui, ce que Diamond appelle « chickening out ». Sur cette lecture, que ses partisans ont baptisée « résolue », le Tractatus ne défendait aucune doctrine et poursuivait déjà le but thérapeutique que l’on prête d’ordinaire aux Recherches.
L’enjeu se laisse alors formuler avec exactitude. Si la lecture standard a raison, Wittgenstein a réfuté sa propre philosophie, au sens où l’on réfute une théorie. Si la lecture résolue a raison, il a reconnu en 1945 que son premier livre n’avait pas su se défaire de l’illusion qu’il combattait, ce qui est une autre manière de s’être trompé. Il faut maintenant examiner les documents un à un, le compte rendu que Frank Ramsey publie dans la revue Mind en 1923 et l’objection qu’il tire des couleurs, l’article de 1929 où Wittgenstein renonce à l’indépendance des propositions élémentaires, les aveux de dogmatisme consignés au début des années 1930 par Friedrich Waismann et par George Edward Moore, puis l’état du texte des Recherches lui-même, avec sa date incertaine et la seconde partie que l’édition de 2009 a détachée du reste.
Le point rouge qui ne pouvait pas être bleu
Échelle jetée, échelle sciée



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