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Enquête
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Hypatie d’Alexandrie : meurtre de savante ou meurtre politique ?

PhilosophieVies, procès & exils de philosophes5 septembre 202615 min de lecture
Hatem Moushir / Wikimedia Commons
15 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Quatre récits antiques, aucun mobile commun

Aucune des quatre sources antiques qui racontent la mort d’Hypatie ne la présente comme une savante tuée pour sa science. Socrate le Scolastique décrit une rivalité entre le préfet et l’évêque. Philostorge, historien arien, attribue le meurtre aux partisans du homoousion, ce qui règle chez lui un compte doctrinal vieux d’un siècle. Jean de Nikiou, évêque copte du VIIᵉ siècle, décrit une magicienne qui avait ensorcelé le gouverneur. La quatrième source, Damascios, mentionne l’astronomie, et elle date du milieu du VIᵉ siècle, ne nous parvenant qu’en morceaux recopiés par un dictionnaire byzantin.

L’image de la martyre de la science est pourtant la plus répandue, et elle a une date de naissance. En 1720, le déiste irlandais John Toland publie dans son recueil Tetradymus un opuscule dont le titre annonce le programme, l’histoire d’une dame très belle, très vertueuse et très savante mise en pièces par le clergé d’Alexandrie pour satisfaire l’orgueil de son archevêque. Thomas Lewis lui répond dès l’année suivante par un pamphlet qui fait d’Hypatie une maîtresse d’école impudente. Voltaire reprend le dossier dans les Questions sur l’Encyclopédie en 1772 et conclut par une pointe restée célèbre, « quand on met les belles dames toutes nues, ce n’est pas pour les massacrer ». Gibbon suit, puis le XIXᵉ siècle des historiens du conflit entre la science et la religion, puis Carl Sagan dans Cosmos en 1980, puis le film Agora d’Alejandro Amenábar en 2009. Aucun de ces auteurs n’a de source que les quatre textes antiques.

Le titre que Théon a placé en tête du livre III

Une ligne suffit à mesurer ce qu’Hypatie faisait de ses journées. Le commentaire de son père Théon à la Syntaxe mathématique de Ptolémée, l’ouvrage que le Moyen Âge appellera l'Almageste, porte en tête de son livre III une mention qui n’existe pour aucun autre livre, « édition revue par ma fille, la philosophe Hypatie ». Le texte est établi par Adolphe Rome dans le troisième volume de ses Commentaires de Pappus et de Théon d’Alexandrie sur l’Almageste, paru au Vatican en 1943.

Ce que cette formule autorise à conclure a changé. On a longtemps compris qu’Hypatie avait relu le commentaire de son père. La comparaison des titres que Théon donne à ses autres commentaires a déplacé la lecture, et l’on admet aujourd’hui qu’elle a révisé le texte de Ptolémée lui-même, ce qui est un travail d’éditrice au sens fort, sur les nombres et sur les procédures de calcul. Alan Cameron a proposé d’étendre la révision aux dix livres suivants, en s’appuyant sur un fait mesurable, la méthode de division longue employée dans les livres III à XIII diffère de celle des livres I et II.

Il vaut la peine de dire ce que réviser l'Almageste voulait dire concrètement, faute de quoi la mention reste un titre honorifique. Le traité de Ptolémée est un manuel de calcul autant qu’un modèle du ciel, et ses tables reposent sur un système sexagésimal où l’on divise des degrés, des minutes et des secondes les uns par les autres, opération longue, répétitive et exposée à l’erreur, puisqu’une faute de report dans une division se propage ensuite à toute une colonne de résultats. Réviser un tel texte consiste à recalculer les exemples, à corriger les valeurs corrompues par des générations de copistes, à uniformiser la présentation des opérations pour qu’un élève puisse les refaire, et parfois à substituer une procédure de division plus économique à celle que les manuscrits transmettaient. C’est ce dernier point qui a retenu Alan Cameron, parce qu’il laisse une trace matérielle, une méthode qui change au milieu d’un ouvrage sans que l’auteur l’annonce. Le travail ne produit aucun théorème nouveau, et personne n’a jamais soutenu le contraire. Il produit un texte utilisable, c’est-à-dire la condition sans laquelle l’astronomie grecque n’aurait pas été transmise aux mathématiciens de langue arabe puis aux Latins. La formule de Théon désigne donc un métier, celui d’éditeur scientifique, exercé sur le livre le plus difficile de la bibliothèque.

Le reste de son œuvre est perdu. La Souda lui attribue un commentaire sur les Coniques d’Apollonios de Pergé, un autre sur les Arithmétiques de Diophante, et un ouvrage appelé Canon astronomique, probablement une édition des Tables faciles de Ptolémée. Rien n’en subsiste sous son nom. Une lettre de son élève Synésios de Cyrène, la quinzième de sa correspondance, lui demande de faire couler en bronze un hydroscope, instrument gradué qui mesure la densité des liquides, et en décrit le fonctionnement avec assez de précision pour qu’on puisse le reconstituer. Une autre, adressée à un certain Paeonios pour accompagner le don d’un astrolabe plan, précise que l’objet doit à l’enseignement de celle que Synésios appelle sa très vénérable maîtresse. Le texte de référence est la Correspondance établie par Antonio Garzya et traduite par Denis Roques, aux Belles Lettres, en 2000.

Une femme en manteau de philosophe traverse la ville

Damascios, dans sa Vie d’Isidore, décrit une scène que les historiens citent depuis un siècle et demi. Hypatie revêtait le tribôn, le manteau court des philosophes, marchait au milieu de la ville et commentait publiquement Platon, Aristote ou tel autre philosophe pour qui voulait l’entendre.

Le détail n’est pas pittoresque. Le tribôn est un uniforme professionnel, et le porter revient à revendiquer devant tout le monde une compétence et une autorité. Une femme qui le porte revendique les deux dans un métier qui n’en compte presque aucune. Edward Watts a montré que l’éducation des jeunes gens de bonne famille visait les carrières administratives, fermées aux femmes, ce qui laissait paradoxalement aux filles des mêmes familles la liberté d’étudier des matières moins rentables, la philosophie au premier chef. La liberté avait un prix, l’absence de poste, de traitement public et de titre officiel.

Sur le contenu de son enseignement, la recherche est arrivée à une réponse assez ferme. Hypatie appartenait à la branche plotinienne du platonisme, celle qui monte vers l’un par l’exercice de l’intelligence. La branche concurrente, issue de Jamblique, pratiquait la théurgie, cet ensemble de rites destinés à faire descendre le divin dans les objets et dans les âmes, et Hypatie s’en est tenue à l’écart. La différence compte pour la suite. Un platonisme théurgique aurait été inacceptable pour des élèves chrétiens ; le platonisme d’Hypatie ne l’était pas, et ses élèves chrétiens étaient nombreux. Synésios, qui devient évêque de Ptolémaïs, lui écrit jusqu’à la fin de sa vie sans jamais lui reprocher sa religion.

Recevoir le gouverneur d’Égypte

Voici la situation qu’il faut se représenter pour comprendre la suite, et elle n’a rien d’exotique. Dans une cité de l’Antiquité tardive, un gouverneur ne décide pas seul. Il consulte, et il consulte devant témoins. Les audiences qu’il accorde sont publiques au sens où la ville sait qui entre chez lui et à quelle fréquence. Recevoir régulièrement un notable, c’est lui donner un accès, et priver les autres du même accès.

Oreste recevait Hypatie. Elle avait la fortune, le réseau et la réputation d’une notable alexandrine de premier rang, et Socrate note qu’elle paraissait sans embarras devant les magistrats. Les partisans de Cyrille voyaient donc, semaine après semaine, une femme entrer chez le préfet pendant que leur évêque en était tenu à distance. C’est de là que naît la rumeur, et la rumeur est le seul élément que les quatre sources antiques rapportent en commun, chacune à sa manière, Hypatie empêche la réconciliation entre le préfet et l’évêque.

Qui commande à Alexandrie en 414

Socrate raconte l’engrenage sur trois chapitres consécutifs, et l’ordre compte. Au chapitre 13 du livre VII, un conflit éclate autour des spectacles de danse. Cyrille envoie un grammairien nommé Hiérax écouter la lecture d’un édit d’Oreste au théâtre. Les Juifs présents dénoncent une provocation. Oreste, qui supportait mal l’empiètement des évêques sur les compétences impériales, fait torturer Hiérax en public. La suite est une nuit d’émeute, puis l’expulsion de la communauté juive d’Alexandrie par Cyrille, avec pillage autorisé des biens. Oreste, indigné qu’une ville de cette taille perde d’un coup une telle part de sa population, écrit à l’empereur.

Au chapitre 14, cinq cents moines du désert de Nitrie descendent en ville pour soutenir leur évêque. Ils encerclent le préfet, l’accusent de paganisme, et l’un d’eux, Ammonios, lui ouvre le crâne d’un jet de pierre. La foule alexandrine dégage le préfet et livre Ammonios, qu’Oreste fait torturer jusqu’à ce qu’il en meure. Cyrille fait déposer le corps dans une église, le rebaptise Thaumasios et l’inscrit parmi les martyrs. Socrate ajoute un détail qui vaut analyse, les chrétiens raisonnables de la ville désapprouvèrent, et l’affaire finit par tomber d’elle-même.

Au chapitre 15 vient le meurtre. Placé là, il ne ressemble pas à un accident isolé. Il ressemble au coup suivant dans une partie déjà engagée.

Trois mobiles, et personne pour arbitrer

Le lecteur qui s’arrête ici doit pouvoir reformuler l’argument en trois phrases. Les quatre témoignages antiques attribuent au meurtre trois mobiles différents, la jalousie politique chez Socrate, l’envie suscitée par le savoir chez Damascios, la sorcellerie chez Jean de Nikiou. Aucun n’a été écrit par un témoin, et chacun sert un intérêt identifiable, disculper l’Église pour Socrate qui la blâme pourtant, célébrer une martyre païenne pour Damascios, justifier une exécution pour Jean de Nikiou. La reconstitution du mobile n’est donc pas une lecture de sources concordantes, elle est un arbitrage entre des récits partiaux dont on connaît les partis pris.

L’arbitrage ne se règle pas en retenant la source la moins hostile. La plus proche des faits, Socrate, est aussi celle qui avait le plus besoin de dédouaner son Église, et elle écrit malgré tout que l’affaire couvrit Cyrille et toute l’Église d’Alexandrie de blâme.

Deux difficultés ouvrent la suite. La première tient à un seul mot. Socrate écrit qu’on la tua avec des ostraka, et Henri de Valois, éditeur du texte en 1668, a rendu le terme par testae, tandis que Gibbon, un siècle plus tard, y a lu des coquilles d’huîtres et a réécrit la scène en conséquence. La seconde tient à une date. Le seul document officiel produit par l’affaire est une constitution impériale du 29 septembre 416, conservée au livre XVI du Code théodosien, qui limite les parabalani d’Alexandrie à cinq cents hommes et leur interdit les spectacles, la curie et les tribunaux. Ce texte ne nomme jamais Hypatie.

La suite de l’enquête
  1. Ostrakois, le mot qui divise les traducteurs

  2. Prémédité, dit Dzielska ; imprévu, répond Watts

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