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Enquête
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Hegel a-t-il vraiment dit que « tout ce qui est réel est rationnel » ?

PhilosophieL'idéalisme allemand5 octobre 202620 min de lecture
Jakob Schlesinger / Wikimedia Commons
20 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Le gland n’est pas encore un chêne

L’objection des premiers lecteurs

Si tout ce qui est réel est rationnel, alors la censure des journaux est rationnelle, le cachot où l’on enferme un étudiant pour un chant patriotique l’est aussi, et le professeur qui imprime cette phrase dans une Prusse occupée à surveiller ses universités a choisi son camp. Personne n’a besoin d’avoir ouvert la Science de la logique pour formuler l’objection. Elle vient d’elle-même à quiconque entend la phrase pour la première fois, et c’est ce qui la rend si difficile à déloger, deux siècles plus tard, des manuels comme des conversations.

Elle a été faite aussitôt. Les premiers comptes rendus des Principes de la philosophie du droit (Grundlinien der Philosophie des Rechts), y compris ceux d’hommes que Hegel comptait parmi ses amis, ont été presque uniformément négatifs, et la phrase y a été lue comme une bénédiction sans condition accordée à l’ordre politique en place ; c’est le bilan que dresse Allen Wood dans l’introduction de l’édition de Cambridge, en 1991. Trente-sept ans après la parution, Rudolf Haym donne au grief sa forme savante. Dans Hegel und seine Zeit, des leçons publiées à Berlin en 1857, il écrit que le système hégélien est devenu « la demeure scientifique de l’esprit de la Restauration prussienne », et il voit dans la préface la « formule absolue » du conservatisme, du quiétisme et de l’optimisme politiques (p. 359 et 365, traduction de la rédaction). Haym n’a rien d’un polémiste de passage. Il a lu Hegel de près, il écrit au lendemain de l’échec de 1848, et son livre a durablement fixé l’image d’un philosophe d’État au service de Berlin.

Avant de juger ce réquisitoire, il faut relire la phrase elle-même.

Wirklichkeit

Dans la préface, que Hegel date du 25 juin 1820, la phrase se lit « Was vernünftig ist, das ist wirklich ; und was wirklich ist, das ist vernünftig » (Werke, Suhrkamp, tome 7, p. 24). Mot à mot, ce qui est rationnel, cela est wirklich, et ce qui est wirklich, cela est rationnel. Deux écarts la séparent de la formule qui circule en français. Le premier touche à la forme. Hegel commence par le rationnel, la version courante commence par le réel, et le petit mot « tout », qui donne à la formule son air de blanc-seing, ne figure nulle part dans la préface. Le second écart pèse plus lourd, parce qu’il tient au mot wirklich, que l’allemand courant emploie pour dire qu’une chose est réelle et que Hegel emploie dans un sens technique.

Ce sens, il l’avait fixé sept ans plus tôt. Le deuxième livre de la Science de la logique (Wissenschaft der Logik), paru à Nuremberg en 1813, consacre sa dernière section à la Wirklichkeit et la distingue avec soin de l’être-là (Dasein), de l’existence (Existenz) et du simple fait d’être là par hasard. En français ordinaire, l’idée se laisse dire assez simplement. Une chose existe dès qu’elle est là, durable ou passagère, réussie ou ratée. Elle n’est wirklich, effective, que lorsqu’elle est ce qu’elle doit être selon sa propre nature, lorsque ce qu’elle montre au-dehors correspond à ce qu’elle est au-dedans. L’Enzyklopädie condense la définition au § 142, où l’effectivité devient l’unité, parvenue à l’immédiateté, de l’essence et de l’existence.

On peut alors lire les deux moitiés de la phrase, qui ne visent pas le même adversaire. La première, « ce qui est rationnel est effectif », s’adresse à ceux qui font de la raison un idéal suspendu au-dessus du monde, une exigence que la réalité trahirait toujours. Dans la préface, Hegel nomme l’un d’eux, le philosophe Jakob Friedrich Fries, à qui il reproche de vouloir fonder l’État sur la bouillie du cœur, de l’amitié et de l’enthousiasme. Il avance surtout une comparaison qui commande tout le passage. De la nature, dit-il, on admet volontiers que la philosophie doit la connaître telle qu’elle est, parce qu’elle est rationnelle en elle-même ; du monde éthique et politique, on parle au contraire comme d’un domaine livré au hasard et à l’arbitraire, où la raison n’aurait jamais mis les pieds. Hegel refuse cette dissymétrie. Si les lois, les contrats, la famille et l’État sont l’œuvre d’êtres pensants, il doit y avoir en eux de la raison à découvrir, et la tâche du philosophe est de la comprendre au lieu de prescrire de l’extérieur ce que le monde devrait être. D’où la phrase qui suit de près la proposition célèbre, « Das was ist zu begreifen, ist die Aufgabe der Philosophie, denn das was ist, ist die Vernunft », comprendre ce qui est, telle est la tâche de la philosophie, car ce qui est, c’est la raison (traduction de la rédaction).

La seconde moitié, « ce qui est effectif est rationnel », est celle qui choque, et elle ne se comprend qu’avec le mot technique. Elle ne dit nulle part que tout ce qui arrive est justifié. Elle dit que ce qui mérite le nom d’effectif, ce qui accomplit réellement sa propre nature, porte en soi une raison que la pensée peut retrouver, de sorte qu’une institution peut exister, durer, s’imposer par la force, et manquer pourtant d’effectivité au sens de Hegel.

Un gland montré à la place d’un chêne

L’exemple vient de Hegel lui-même, treize ans avant la préface, dans celle de la Phénoménologie de l’esprit (Phänomenologie des Geistes, 1807, § 12 dans la numérotation de l’édition anglaise d’A. V. Miller). Quand on veut voir un chêne dans la force de son tronc, l’étendue de ses branches et la masse de son feuillage, écrit-il, on n’est pas satisfait si l’on vous montre un gland à la place. Une ligne plus haut, il dit d’un enfant qui vient de naître qu’il n’a pas encore une effectivité accomplie.

Suivons l’image jusqu’au bout. Le gland posé sur la table existe entièrement, on peut le peser, le dessiner ou le planter, et personne ne dira qu’il est moins réel que le chêne. Il n’est pourtant pas encore ce qu’il est, puisque toute sa nature consiste à devenir un arbre, et le mot wirklich, chez Hegel, désigne cet accomplissement. Supposons maintenant un chêne malade, rongé de l’intérieur, qui ne porte plus de glands. Lui aussi existe, et il est même bien plus grand que le gland, mais il a cessé d’être ce que sa nature voulait qu’il soit. Affirmer que l’effectif est rationnel revient à dire que le chêne accompli rend raison de lui-même, ce qui n’oblige personne à admirer l’arbre mort. Transposée à la politique, l’image a une conséquence précise. Hegel appelle l’État « l’effectivité de l’idée éthique » (§ 257), et cette idée, d’un bout à l’autre du livre, est celle de la liberté. Un État existant peut donc être comparé à son propre concept, comme le chêne malade à l’arbre accompli, et le livre de 1820 ne s’en prive pas. Au § 3, une remarque admet qu’une loi peut s’accorder parfaitement aux circonstances et aux institutions en vigueur tout en restant injuste et irrationnelle en elle-même ; au § 66, l’esclavage, le servage et l’incapacité de posséder sont rangés parmi les atteintes à des biens inaliénables de la personne. Un lecteur qui s’arrête ici peut déjà reformuler l’argument. Hegel soutient que la raison travaille dans les institutions humaines comme dans la nature, au lieu de flotter au-dessus d’elles comme un vœu. Il garde le nom d’effectif pour ce qui réalise sa propre nature et le refuse à ce qui existe seulement par accident. La phrase interdit donc au philosophe de sermonner le monde, sans l’obliger à bénir tout ce qui s’y trouve.

Hegel se relit en 1830

Dix ans après la préface, l’objection n’a pas faibli. Hegel y répond dans la troisième édition de l’Enzyklopädie der philosophischen Wissenschaften im Grundrisse, au § 6 (Werke, tome 8, p. 47-49). Il recopie les deux propositions, constate qu’elles ont paru frappantes à beaucoup et lui ont valu des inimitiés, y compris de la part de gens qui ne voudraient pas passer pour étrangers à la philosophie, puis il précise le sens de son mot.

Dans la vie courante, écrit-il, on appelle effectivité n’importe quelle lubie, l’erreur, le mal, toute existence chétive et passagère. Le sentiment ordinaire sait pourtant déjà qu’une existence contingente ne mérite pas ce nom emphatique. Le contingent, poursuit Hegel, est une existence qui n’a pas plus de valeur qu’un simple possible, qui peut aussi bien ne pas être qu’être. Il ajoute qu’il a traité de l’effectivité dans une Logique développée, en la distinguant du contingent comme de l’être-là et de l’existence, et qu’un lecteur attentif aurait pu se demander de lui-même en quel sens il employait le terme.

La même remarque contient une concession que les critiques citent rarement. Qui ne serait pas assez avisé, demande Hegel, pour voir autour de lui beaucoup de choses qui ne sont pas comme elles devraient être ? Cette lucidité a raison, dit-il, quand elle s’en prend à des objets, des institutions ou des situations triviales et passagères, mais elle a tort de croire qu’elle fait alors de la philosophie, car la philosophie n’a affaire qu’à l’Idée, « qui n’est pas assez impuissante pour seulement devoir être sans être effective » (traduction de la rédaction).

Deux paragraphes plus loin, dans une note du § 7, le même volume s’amuse de l’usage anglais qui appelle « philosophiques » les baromètres et les thermomètres, et cite une annonce de journal pour un ouvrage sur l’art de conserver ses cheveux selon des principes philosophiques.

L’objection peut alors être reprise dans sa version la plus forte, celle qui ne repose sur aucune confusion de vocabulaire. Jean-François Kervégan la formule dans le prologue de L’Effectif et le rationnel (Vrin, 2007) sous la forme d’un dilemme. Si l’effectif est déjà, par définition, la part du réel pénétrée de raison, la phrase de 1820 est une tautologie et n’apprend rien. Si l’effectif se confond avec le réel, Hegel se contredit, puisqu’il concède lui-même que bien des choses ne sont pas comme elles devraient être. Haym, de son côté, parlait de quiétisme, et la fin de la préface lui donne prise. Hegel y promet la « réconciliation avec l’effectivité » que la philosophie apporte, puis termine sur la chouette de Minerve, qui ne prend son vol qu’à la tombée de la nuit, quand une figure de la vie a vieilli. Une philosophie qui arrive toujours trop tard pour dire au monde ce qu’il doit être laisse le pouvoir en place sans contradicteur, quel que soit le sens exact que l’on donne au mot wirklich.

Deux mots que le français sépare

La difficulté passe dans les traductions françaises, qui ne donnent pas au lecteur le même texte. Les traductions anciennes, celle d’André Kaan chez Gallimard en 1940 puis celle de Robert Derathé et Jean-Paul Frick chez Vrin en 1975, rendent wirklich par « réel », d’après le relevé de Kervégan. Jean-François Kervégan, aux Presses universitaires de France en 1998, traduit « Ce qui est rationnel est effectif ; et ce qui est effectif est rationnel ». Le lecteur des premières lit la thèse que Haym condamne, celui de la seconde lit la thèse que Hegel défend en 1830, et Kervégan observe que l’usage commun, presque toujours, entend encore « effectif » comme s’il voulait dire « réel ».

Le mot n’est pas le seul problème. Hegel a enseigné la philosophie du droit avant et après la publication du livre, et les cahiers de ses étudiants, publiés depuis les années 1970, donnent de la phrase d’autres états, qui ne disent pas « est ». À Heidelberg, en 1817, ce qui est rationnel « doit arriver ». À Berlin, pendant l’hiver 1819-1820, un auditeur anonyme note que le rationnel « devient » effectif et que l’effectif « devient » rationnel. Entre ce cours et la préface imprimée, il y a eu les décrets de Karlsbad.

Le partage est désormais net. Le texte publié est connu, son vocabulaire technique aussi, et la réponse de 1830 interdit de lui faire dire que tout ce qui existe est justifié. Deux questions demeurent ouvertes, celle de savoir si le présent de l’indicatif imprimé en 1820 dit la même chose que le « doit » et le « devient » des cours ou s’il les efface, et celle de ce que chaque traduction choisit de perdre.

Il faut maintenant reprendre un à un les états de la phrase, la formule notée à Heidelberg en 1817, celle de l’hiver 1819 et le cahier anonyme qui la conserve, le présent de 1820 écrit sous le régime de la censure, puis le verbe que l’allemand loge sous wirklich, avant d’en venir aux leçons de 1821 et aux phrases que l’on lit sous le nom de Hegel sans qu’il les ait écrites.

La suite de l’enquête
  1. Muss geschehen, wird wirklich, ist wirklich

  2. Le procès en servilité et ses avocats

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