Deux vomissements par jour, et une lettre sur le plaisir
Commençons par l’accusation, telle qu’un contemporain l’a formulée.
Timocrate de Lampsaque a été l’élève d’Épicure. Son frère Métrodore est le second personnage du Jardin, celui dont Épicure demandera qu’on célèbre la mémoire chaque mois. Timocrate, lui, part. Et il écrit. Diogène Laërce résume son livre au livre X, paragraphes 6 et 7 : Épicure vomissait deux fois par jour à force de bonne chère ; il a eu le plus grand mal, lui Timocrate, à échapper à ces fameuses séances de philosophie nocturne et à la confrérie avec tous ses secrets ; Épicure connaissait mal la philosophie et plus mal encore la vie ; sa santé était pitoyable au point qu’il resta des années sans pouvoir quitter son siège ; il dépensait une mine par jour pour sa table, soit cent drachmes, ce qui est considérable. Suivent les noms des courtisanes qui fréquentaient Épicure et Métrodore : Mammarion, Hédéia, Érotion, Nikidion.
Le reste du dossier à charge est du même ordre. Le stoïcien Diotime, précise Diogène Laërce au paragraphe 3, a diffusé cinquante lettres licencieuses présentées comme étant d’Épicure. On lui reproche d’avoir couru les campagnes avec sa mère pour réciter des formules de purification, d’avoir volé sa physique à Démocrite et sa morale à Aristippe, de n’être pas un vrai citoyen d’Athènes. On cite ses billets à Léontion et à Thémista, et cette phrase de la lettre à Pythoclès : hisse toutes les voiles, mon garçon, et fuis toute culture. Épictète, ajoute Diogène, l’appelle prêcheur de mollesse.
Deux remarques s’imposent avant d’aller plus loin. La première est que ces griefs sont d’un genre courant à l’époque, et qu’Épicure les pratiquait aussi : au paragraphe 8, Diogène Laërce égrène les sobriquets dont il accablait ses rivaux, Nausiphane la méduse, l’école de Platon les flatteurs de Denys, Aristote un dissipateur, Héraclite un brouillon, Démocrite rebaptisé Lérocrite, le marchand de sornettes. La seconde est plus importante pour la suite : dans toute cette liste d’ennemis, personne n’accuse Épicure d’impiété ni d’athéisme. La calomnie porte sur les mœurs et sur le plaisir, pas sur les dieux.
Ce que la Lettre à Ménécée appelle plaisir
Reprenons donc l’argument par son commencement.
Épicure part d’un constat qu’il tient pour une donnée de l’expérience et non pour une thèse : tout vivant est attiré par le plaisir et fuit la douleur, et il n’existe pas d’état intermédiaire. Le plaisir est donc « le bien premier et connaturel », dit la Lettre à Ménécée au paragraphe 129, dans la traduction de Pierre-Marie Morel. De là, une conclusion hâtive serait qu’il faut prendre tous les plaisirs. Épicure la refuse dès la phrase suivante : certains plaisirs entraînent des douleurs supérieures, certaines douleurs procurent des plaisirs plus grands, et il faut donc calculer.
Le calcul suppose une classification, exposée au paragraphe 127. Il y a des désirs naturels et nécessaires, ceux qui visent la santé du corps ou la vie même. Il y a des désirs naturels mais non nécessaires, comme le désir de mets raffinés. Il y a enfin des désirs vides, kenodoxia, qui ne correspondent à aucun besoin réel et ne peuvent donc jamais être rassasiés : la richesse illimitée, la gloire, l’immortalité. Ce sont ces derniers qui produisent l’inquiétude, parce qu’ils sont sans terme.
Vient alors la thèse décisive, formulée dans la troisième des Maximes capitales : la limite de la grandeur des plaisirs est la suppression de toute douleur. Le plaisir a un plafond. Une fois la douleur retirée du corps et le trouble retiré de l’âme, on est au maximum ; ce qui vient après ne fait que varier le plaisir, il ne l’augmente pas. D’où la définition du but au paragraphe 131 : le plaisir dont il s’agit consiste, pour le corps, à ne pas souffrir, et pour l’âme, à n’être pas troublée.
Et d’où la mise au point, immédiatement après, dans la traduction d’Octave Hamelin publiée en 1910 : « Car ce n’est pas une suite ininterrompue de jours passés à boire et à manger, ce n’est pas la jouissance des jeunes garçons et des femmes, ce n’est pas la saveur des poissons et des autres mets que porte une table somptueuse, ce n’est pas tout cela qui engendre la vie heureuse, mais c’est le raisonnement vigilant. » Maurice Solovine, en 1940, traduit la même phrase par « les beuveries et les orgies continuelles ». Épicure précise même à qui il répond : à ceux qui ignorent sa doctrine, la combattent, ou la prennent dans un mauvais sens. La phrase est une réfutation par avance de Timocrate.
Le pain d’orge, le fromage et la limite
Une thèse exposée sans exemple laisse une formule à retenir plutôt qu’une idée à comprendre. Épicure en donne un, au paragraphe 130 : celui qui a faim tire du pain d’orge et de l’eau le plaisir le plus vif. Le raisonnement se vérifie sur ce cas. Si le plaisir est le retrait d’une douleur, alors la faim comblée par du pain donne exactement le même résultat que la faim comblée par un banquet, puisque dans les deux cas la douleur a disparu. Le banquet n’ajoute pas de plaisir, il ajoute du risque : la dépense, l’habitude, la crainte d’en être privé.
Il y a mieux, et c’est une lettre privée. Diogène Laërce la cite au paragraphe 11 du même livre : Épicure écrit qu’il se contente de pain et d’eau, puis demande à un correspondant de lui envoyer un petit pot de fromage, afin de pouvoir faire bombance quand il en aura envie. La phrase est ironique et elle est parfaitement cohérente avec la doctrine : le luxe est réel, il est simplement bon marché.
L’objection sérieuse à ce raisonnement a été formulée dans l’Antiquité, et par un adversaire de premier rang. Cicéron la rapporte au livre II de ses Termes extrêmes des biens et des maux, au paragraphe 24, sous la forme d’une petite scène : le stoïcien Chrysippe montrait sa main ouverte et demandait si, dans cet état, elle désirait quelque chose. Non. Or si le plaisir était le bien, elle désirerait. Donc le plaisir n’est pas le bien. L’épicurien Torquatus répond que l’argument ne vaut que si l’on entend par plaisir ce qui chatouille les sens : une main qui ne souffre pas est déjà, selon Épicure, au comble du plaisir. On tient là le nœud du désaccord, et il n’est pas verbal. Toute la question est de savoir si l’absence de douleur est un plaisir ou un état neutre.
« Les dieux existent » : la phrase que personne ne lit
Le second chef d’accusation demande le même traitement. La Lettre à Ménécée commence par les dieux, avant la mort, avant le plaisir, et ce n’est pas un hasard d’ordre : la première des Maximes capitales porte elle aussi sur le divin.
Au paragraphe 123, Épicure écrit que le dieu est un vivant immortel et bienheureux, conformément à la notion commune qu’on en a, et qu’il ne faut rien lui attribuer d’étranger à cette immortalité ni d’incompatible avec cette béatitude. Puis vient la formule que la postérité a traversée sans la voir : les dieux existent, car la connaissance que l’on en a est évidente. Le mot grec est enargês, terme technique de l’épicurisme qui désigne ce qui s’impose à la perception sans avoir besoin de démonstration. La connaissance des dieux relève d’une prolêpsis, une prénotion, cette empreinte que les images répétées laissent dans l’esprit et qui sert ensuite de critère.
La suite renverse l’accusation d’impiété avant même qu’elle soit portée. Le paragraphe 124 énonce que l’impie n’est pas celui qui rejette les dieux de la foule, mais celui qui attribue aux dieux les opinions de la foule. Autrement dit, la piété consiste à refuser d’imaginer des dieux irritables, jaloux, distributeurs de récompenses et de châtiments, parce qu’un être parfaitement heureux ne s’occupe pas de nos affaires. Épicure ne supprime pas les dieux, il leur retire la providence.
Ce n’est pas une position tenue du bout des lèvres. Diogène Laërce cite au paragraphe 27 la liste des ouvrages d’Épicure : on y trouve un traité Des dieux et un traité De la piété. Aucun des deux n’a survécu.
Deux phrases de Cicéron dans le même livre
Reste un fait de transmission qui commande tout le reste, et qui suffit à ouvrir le dossier.
Dans le premier livre du De natura deorum, écrit en 45 avant notre ère, le personnage de Cotta, académicien et pontife, discute la théologie épicurienne pendant soixante-dix paragraphes. Au paragraphe 86, il déclare qu’Épicure croit bel et bien que les dieux existent. Au paragraphe 123, dernier du livre, il rapporte que Posidonius, dans le cinquième livre de son propre traité Sur les dieux, soutenait qu’aux yeux d’Épicure il n’y a aucun dieu, et que tout ce qu’il a dit des dieux immortels, il l’a dit pour désarmer l’hostilité publique. Le même locuteur, dans le même livre, affirme donc successivement les deux thèses.
Entre les deux, au paragraphe 85, Cotta glisse une remarque de grammairien. La première Maxime capitale dit : l’être bienheureux et incorruptible n’a lui-même pas de soucis et n’en cause pas à autrui. Certains, note-t-il, jugent cette formule volontairement ambiguë. Dit-elle qu’il existe un être bienheureux et incorruptible, ou seulement que, s’il en existe un, il est ainsi ? Le grec autorise les deux lectures, et l’enjeu n’est pas mince : dans le second cas, la maxime qui ouvre le manuel épicurien ne pose pas l’existence des dieux, elle définit un concept.
Il faut donc instruire les pièces une à une, et il y en a plus qu’on ne croit. Les rouleaux carbonisés d’une villa d’Herculanum, exhumés au XVIIIᵉ siècle, contiennent un traité épicurien De la piété qui dresse la liste des actes de culte accomplis par le fondateur. Une phrase d’Épicure sur les plaisirs du goût et du sexe, citée par ses adversaires, embarrassait ses propres disciples au point que Cicéron le leur reproche. Et l’accusation d’athéisme, absente du dossier des contemporains, apparaît deux siècles plus tard, dans un contexte qu’il est maintenant possible de dater.
Ce que les rouleaux carbonisés opposent à Cicéron
Réalistes contre idéalistes, et un mot qui a changé de sens

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