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Enquête
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Descartes a-t-il été assassiné ? retour sur les documents de 1650

PhilosophieVies, procès & exils de philosophes21 septembre 202615 min de lecture
Antoine Rex / Wikimedia Commons
15 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Un prêtre reproche à Descartes sa définition du corps

Stockholm, hiver 1649-1650. L’ambassade de France y loge René Descartes, arrivé en octobre à l’invitation de la reine Christine, luthérienne de vingt-trois ans qui songe déjà à passer au catholicisme. Vivent sous le même toit l’ambassadeur Pierre Chanut, le valet Henri Schluter et l’aumônier François Viogué, religieux augustin envoyé par Rome comme missionnaire apostolique dans les pays du Nord. Descartes tombe malade au début de février 1650 et meurt le 11. Sa dernière maladie n’est connue que par quelques lettres et par une biographie parue quarante ans plus tard, celle d’Adrien Baillet. Le débat théologique du moment porte sur la transsubstantiation, le changement du pain en corps du Christ défini au concile de Trente en 1551. La physique de Descartes, qui identifie le corps à l’étendue, rend ce changement difficile à formuler, et ses adversaires le lui disent de son vivant.

« Ou sera donc la pensée Catholique ? »

Si l’essence d’un corps consiste dans son étendue en trois dimensions, et si rien de ce qui existe ne périt, alors ce qui demeure sur l’autel après la consécration, ces apparences de pain que l’assistance voit et touche, est une étendue réelle. Donc un vrai corps. Donc du pain. L’homme qui écrit cela en tire aussitôt la question qui l’occupe, où sera donc la pensée catholique ?

La lettre est du 1er mars 1654, elle est adressée à Claude Clerselier, beau-frère de l’ambassadeur Chanut, éditeur de la correspondance de Descartes et gardien de sa mémoire. Son auteur, François Viogué, appartient à l’ordre des Ermites de saint Augustin, il est docteur en théologie de la faculté de Paris et missionnaire apostolique pour les pays du Nord.

Deux autres lettres suivront la même année, en juin et en novembre. Viogué y avertit Clerselier que l’explication cartésienne favorise l’impanation des luthériens, puis qu’elle tombe dans l’erreur des calvinistes. Quatre ans plus tôt, dans une chambre de l’ambassade de France à Stockholm, le même homme avait donné la communion à Descartes le premier jour de sa dernière maladie.

Un aumônier qui se fâche contre une physique, cela demande d’abord qu’on regarde la physique.

Un morceau de cire près du feu

Reprenons le passage tel qu’il se lit. Dans la seconde des Méditations métaphysiques, parues en latin en 1641, Descartes prend un morceau de cire qui vient d’être tiré de la ruche. Il n’a pas encore perdu la douceur du miel, il garde quelque chose de l’odeur des fleurs, sa couleur et sa figure et sa grandeur sont apparentes, il est dur, il est froid, on le touche, et si on le frappe il rend un son. Tout ce par quoi un corps peut être connu distinctement se trouve donc réuni dans cet objet unique, et c’est exactement ce que soutenait la physique enseignée dans les collèges. Puis Descartes l’approche du feu. Le goût s’évanouit et l’odeur disparaît, la couleur change, la figure se perd tandis que la grandeur augmente, la cire devient liquide et chaude, à peine peut-on la toucher, et frappée elle ne rend plus aucun son. La question tombe, la même cire demeure-t-elle après ce changement ? Il faut avouer que oui. Personne ne juge que la cire a été remplacée par une autre chose. Or aucune des qualités sensibles relevées au premier temps n’a survécu au second. Sous le nom de cire, ce qui persiste a donc été saisi par une autre voie que les sens.

Que reste-t-il alors ? Quelque chose d’étendu, de flexible et de muable. Rien d’autre. Et cette étendue ne se laisse pas non plus imaginer, puisque la cire est capable d’un nombre de figures que l’imagination ne peut parcourir. Elle est perçue, dit Descartes, par une inspection de l’esprit seul. Le raisonnement est court et il se refait en trois phrases. Les qualités sensibles d’un corps changent toutes ; le corps demeure ; ce qui demeure n’est donc aucune de ces qualités, mais l’étendue que seul l’entendement saisit.

Publiés en latin en 1644, les Principes de la philosophie donnent la conclusion sous forme d’article. La nature du corps ne consiste ni dans la pesanteur, ni dans la dureté, ni dans la couleur, mais dans la seule extension en longueur, largeur et profondeur. Le prix à payer est considérable et Descartes le paie sans discuter. S’il n’y a dans les corps que de l’étendue et du mouvement, alors les formes substantielles de l’école n’existent pas, et les accidents réels non plus. Un accident réel, dans le vocabulaire scolastique, c’est une qualité capable de subsister toute seule, séparée du sujet dont elle est la qualité. La blancheur du pain sans le pain. Pour un lecteur de 1641, cette suppression touchait au dogme le plus disputé du siècle.

Arnauld pose la difficulté dès 1641

Antoine Arnauld a vingt-neuf ans quand il rédige les Quatrièmes Objections, imprimées à la suite des Méditations dans l’édition même de 1641. Il raisonne à l’intérieur même du système qu’il examine, et c’est ce qui rend ses remarques redoutables. Sa difficulté tient en une conséquence. Le concile de Trente a défini en 1551 que la substance entière du pain est convertie en corps du Christ, les espèces du pain demeurant. Par espèces, il faut entendre les apparences, blancheur, saveur et forme ronde. La physique aristotélicienne les expliquait par des accidents réels maintenus par Dieu sans leur sujet. Si Descartes supprime les accidents réels, il faut qu’il dise ce qui demeure sur l’autel, et il ne lui reste que de l’étendue. Or l’étendue, dans son système, c’est le corps lui-même. La conversion définie par le concile devient donc inintelligible, ou bien elle n’a pas eu lieu.

L’objection n’est pas une chicane de théologien. Steven Nadler a montré en 1988 que la présence réelle a constitué la difficulté la plus sérieuse du cartésianisme au XVIIᵉ siècle, et Jean-Robert Armogathe avait consacré dès 1977 un livre entier à cette physique eucharistique, chez Descartes puis chez son disciple dom Robert Desgabets. Arnauld, du reste, deviendra plus tard un défenseur de Descartes. Il avait simplement vu le premier où la nouveauté portait.

Superficie

La réponse tient en un mot, et Descartes la construit sur la sensation. Nos sens ne sont affectés que par la surface des corps. Cette surface, précise-t-il dans les Quatrièmes Réponses, n’est aucune partie de la substance du pain ni de sa quantité, ni aucune partie des corps qui l’environnent, mais le terme que l’on conçoit entre les particules de ce corps et ce qui les entoure, et qui n’a d’autre entité que modale. Un pur terme, donc, une limite. Si la substance change sans que ce terme change, rien de ce que les sens rencontrent n’est modifié, et l’assistance continue légitimement de voir du pain. La transsubstantiation devient le remplacement d’une substance par une autre sous la même surface.

Descartes est allé plus loin en privé. Il écrit au jésuite Denis Mesland le 2 mai 1644, puis le 9 février 1645, puis encore vers 1645-1646, et il y esquisse une seconde explication, plus engagée que celle des Réponses. Ces lettres n’ont pas été publiées par lui. Elles ont circulé par les soins de Clerselier, sous le manteau, auprès de cercles restreints, ce qui est exactement le genre de statut qu’il faut signaler avant de s’en servir. Un texte qu’un auteur n’a pas livré au public n’a pas le même poids qu’un article des Principes.

Rien de tout cela n’a désarmé les adversaires. La faculté de théologie de Louvain condamne la philosophie de Descartes en 1662, première condamnation venue d’une université catholique. L’année suivante, ses ouvrages sont mis à l’Index librorum prohibitorum avec la clause donec corrigantur, jusqu’à correction.

Stockholm, cinq heures du matin

Descartes arrive en Suède en octobre 1649, à l’invitation de Christine. La reine le convoque au palais pour des leçons de philosophie à cinq heures du matin, en hiver, dans une ville qu’il n’aime pas. Le 15 janvier 1650, il écrit au vicomte de Brégy qu’il n’est plus ici dans son élément.

Chanut tombe malade le premier, vers la mi-janvier. Le jour où l’ambassadeur entre en convalescence, quinzième de son mal, Descartes ressent les premiers frissons et croit y avoir assez bien remédié par un demi-verre d’eau-de-vie brûlée. C’est Baillet qui le raconte, en 1691, d’après des papiers aujourd’hui perdus. Le lendemain, on célèbre la fête de la Purification dans l’hôtel de l’ambassadeur. Nous sommes le 2 février 1650. Neuf jours plus tard, Descartes est mort.

La version reçue depuis lors est celle d’une pneumonie contractée par un homme de cinquante-trois ans habitué à travailler au lit jusqu’à midi. Elle est plausible. Elle a pourtant contre elle un fait documentaire que personne ne conteste, à savoir que des bruits d’empoisonnement ont commencé à courir dans les mois qui ont suivi. Samuel Sorbière et Isaac Vossius les mentionnent dans des lettres à Claude Saumaise datées de 1650. Philibert de la Mare les reprend dans une Vie de Saumaise qu’il n’a jamais publiée. Un pamphlet anonyme circulera sous le titre Histoire de la conjuration faite à Stockholm contre Mr Descartes. Baillet lui-même les rapporte, pour les écarter, et Adam et Tannery ont imprimé ces pages au tome V des Œuvres.

Il faut maintenant prendre les documents un à un, dans leur langue et dans leur ordre. La lettre néerlandaise du valet Schluter. En latin, celle du médecin van Wullen à son confrère Willem Piso, où deux mots de grec portent tout le pronostic. Les lettres de Chanut, qui ne disent pas la même chose à Brienne et à la princesse Élisabeth. Le vomitif de tabac que le malade réclame au huitième jour. Et les deux attestations que Viogué rédigera, dix-sept puis vingt et un ans après la mort, sur la catholicité de son hôte.

La suite de l’enquête
  1. Quatre témoins pour onze jours de maladie

  2. Les camps en présence et l’absence de corps

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La lettre

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