Les têtes colossales olmèques, portraits de pierre du premier Mexique
Dix-sept têtes de basalte, certaines de plus de 20 tonnes, sculptées il y a 3 000 ans sur la côte du Golfe. Qui représentent-elles, et comment ont-elles voyagé ?
En 1994, l’archéologue péruvienne Ruth Shady arpente la vallée de Supe, à environ 180 kilomètres au nord de Lima. Devant elle, des collines grises que les cartes signalent depuis 1948, quand l’Américain Paul Kosok visite le site sans mesurer son âge. Ce ne sont pas des collines. Ce sont des pyramides à degrés, ensevelies sous des siècles de sable, et le site qu’elles dominent, Caral, va bientôt recevoir un titre que peu d’endroits au monde peuvent revendiquer : la plus ancienne cité connue des Amériques.
Le choc arrive en 2001. Ruth Shady, associée aux archéologues américains Jonathan Haas et Winifred Creamer, publie dans la revue Science une série de datations au radiocarbone effectuées sur des fibres végétales prélevées dans les structures de Caral. Les résultats situent le début de l’architecture monumentale, de l’habitat urbain et de l’agriculture irriguée entre 2627 et 1977 avant notre ère environ. Autrement dit, quand les premiers bâtisseurs de Caral empilent leurs pierres, Khéops fait ériger sa grande pyramide à Gizeh et les cités sumériennes prospèrent en Mésopotamie.
Pour l’Amérique, c’est un bouleversement de chronologie. On situait jusque-là l’émergence des sociétés complexes andines bien plus tard, avec Chavín de Huántar comme horizon fondateur au premier millénaire avant notre ère. Caral recule ce seuil de plus d’un millénaire. Et le détail qui a le plus surpris les spécialistes tient en un mot : la céramique. Il n’y en a pas. Caral appartient au Précéramique tardif, cette période où les sociétés andines construisent déjà de l’architecture monumentale sans avoir adopté la poterie, un cas de figure rare parmi les foyers primaires de civilisation dans le monde.
Le cœur monumental couvre environ 65 hectares sur une terrasse aride surplombant la rivière Supe. Six grandes structures pyramidales organisent l’espace, disposées autour de vastes places. La plus imposante, la Pirámide Mayor, mesure autour de 150 mètres sur 160 à sa base. Sa hauteur est diversement estimée, de 18 mètres pour le seul volume ancien à près de 30 mètres si l’on compte l’escalier qui grimpe vers son sommet, face à une place circulaire enfoncée dans le sol. Ces places circulaires semi-souterraines, qu’on retrouvera pendant des siècles dans l’architecture cérémonielle andine, comptent ici parmi leurs plus anciennes attestations.
Comment bâtit-on de telles masses sans métal, sans roue, sans bêtes de somme ? La réponse tient dans un objet modeste : la shicra, un filet tressé en fibres végétales que les ouvriers remplissaient de pierres avant de l’empiler dans le corps des plates-formes. Le procédé accélérait le chantier et donnait aux structures une souplesse qui amortit les séismes, fréquents sur cette côte. Les archéologues en ont retrouvé un grand nombre dans le remplissage des pyramides. Chaque sac est aussi une aubaine pour la recherche : ses fibres se datent au radiocarbone, ce qui permet de suivre les phases de construction presque couche par couche.
Caral se trouve à 23 kilomètres de l’océan Pacifique, et pourtant les fouilles y livrent des quantités remarquables de restes de poissons, anchois et sardines, ainsi que des coquillages. À l’inverse, le site côtier d’Áspero, à l’embouchure de la Supe, regorge de coton, une plante cultivée dans les terres irriguées de l’intérieur. Le tableau qui se dessine est celui d’un système d’échanges : les pêcheurs du littoral fournissent le poisson, séché et transportable, tandis que les agriculteurs de la vallée cultivent le coton nécessaire aux filets de pêche, plus des courges, des haricots, des patates douces et du piment.
Ce schéma nourrit un vieux débat andin. En 1975, l’archéologue américain Michael Moseley avait publié son hypothèse des « fondations maritimes de la civilisation andine » : selon lui, l’exceptionnelle richesse halieutique du courant de Humboldt aurait permis l’émergence de sociétés complexes avant l’agriculture intensive, en portant la sédentarité, la croissance démographique et les grands monuments. Caral offre à cette idée un terrain d’épreuve, avec une nuance : la cité elle-même est agricole, et c’est bien l’articulation entre mer et vallée irriguée, plutôt que la mer seule, qui semble avoir porté le système. Haas et Creamer, eux, ont défendu au contraire le rôle central de l’agriculture irriguée, au point d’annoncer la fin de l’hypothèse maritime, que d’autres chercheurs continuent de raffiner.
Dans le temple de l’Amphithéâtre, l’équipe de Ruth Shady exhume un dépôt de 32 flûtes taillées dans des os d’oiseaux, pélicans et condors principalement, certaines gravées de figures. On y a aussi trouvé 37 cornets en os de cerf et de lama. Les flûtes ont été datées au radiocarbone autour de 2200 avant notre ère. Un ensemble d’instruments réunis, comme une offrande. La musique occupait donc une place dans les cérémonies de Caral, et ce dépôt en constitue l’un des témoignages matériels les plus anciens des Andes.
Autre trouvaille, plus troublante : un assemblage de cordelettes nouées mis au jour dans la pyramide de la Galerie, que Shady interprète comme un quipu, ce dispositif de cordes à nœuds qui servira, des millénaires plus tard, de système d’enregistrement à l’Empire inca. Si l’identification est juste, la tradition du quipu plongerait ses racines dans le troisième millénaire avant notre ère. Le dossier reste discuté : un objet isolé, dans un contexte aussi ancien, ne suffit pas à établir une continuité aussi longue, et plusieurs chercheurs restent prudents sur son statut. La question est ouverte, et elle touche à un problème plus vaste, celui des systèmes de notation dans des sociétés sans écriture.
Derrière une simple affaire d’étiquette se cache un désaccord scientifique réel. Ruth Shady et son équipe parlent de « civilisation Caral » ou « Caral-Supe », faisant du site le centre d’un système régional hiérarchisé dont il serait la capitale. Jonathan Haas et Winifred Creamer, qui ont fouillé d’autres vallées voisines, Pativilca et Fortaleza, préfèrent le terme de « Norte Chico », du nom de cette portion de côte, et décrivent plutôt un réseau de centres monumentaux contemporains. La divergence a tourné à la polémique publique au milieu des années 2000, Shady accusant les deux Américains de s’attribuer le mérite de découvertes menées dans le cadre de son projet péruvien.
Sur le fond, les deux lectures ne sont pas inconciliables. Caral est l’un des plus vastes et des plus élaborés des sites connus de la région pour cette période, mais rien ne prouve qu’il ait exercé un pouvoir politique sur les autres. État précoce, chefferie cérémonielle, réseau de communautés liées par le rituel et l’échange ? Le dossier documentaire, sans textes et avec peu de sépultures d’élite identifiées, ne permet pas encore de trancher. Un fait, en revanche, frappe les observateurs : aucune fortification, aucune arme en quantité, aucune trace claire de violence collective n’a été relevée à Caral, même si des restes humains associés à des contextes rituels ont été mis au jour. Une monumentalité sans guerre visible, du moins dans l’état actuel des fouilles.
Autour de 1800 avant notre ère, Caral se vide. Les habitants scellent rituellement certains bâtiments sous des couches de pierres avant de partir. Les causes probables se lisent dans le paysage : des travaux menés dans la vallée de Supe suggèrent une conjonction de sécheresses et d’épisodes El Niño destructeurs, qui auraient ensablé les champs irrigués et affaibli l’économie de la vallée. Le centre de gravité des sociétés andines glisse alors vers d’autres vallées, où s’épanouiront plus tard Chavín, puis les grandes cultures de la côte.
Inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2009 sous le nom de « Ville sacrée de Caral-Supe », un bien de 626 hectares, le site se visite aujourd’hui, et la Zone archéologique de Caral, toujours dirigée par Ruth Shady, poursuit les fouilles sur plusieurs sites de la vallée. Dans les vitrines du centre d’interprétation, les flûtes en os attendent, alignées. Personne ne sait quelle musique elles jouaient, ni pour quel dieu, ni pourquoi on les a réunies un jour du troisième millénaire avant notre ère.
Le lecteur curieux des origines andines pourra prolonger avec Chavín de Huántar, le grand centre cérémoniel qui domine les Andes au premier millénaire avant notre ère, et avec le quipu inca, héritier possible des cordelettes nouées de Caral. La question des premières monumentalités sans écriture trouve un écho à Göbekli Tepe, en Anatolie, plusieurs millénaires plus tôt.
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Dix-sept têtes de basalte, certaines de plus de 20 tonnes, sculptées il y a 3 000 ans sur la côte du Golfe. Qui représentent-elles, et comment ont-elles voyagé ?