Un dîner de 1609 le dit espion de Macao
À l’automne 1609, le lettré Li Rihua consigne dans son journal une conversation de table entre anciens fonctionnaires des provinces côtières du Sud-Est. L’un d’eux affirme que Li Madou a été envoyé par les maîtres de Macao pour espionner la cour, que l’on songe pour cette raison à vider le comptoir, et qu’il a été moine dans un temple de la ville. À cette date, l’homme visé vit à Pékin depuis huit ans et touche une pension du trésor impérial. Le propos tient du bruit de frontière, mais il contient deux faits exacts, puisque cet homme était bien passé par Macao en 1582 et qu’il avait porté, pendant ses premières années en Chine, la robe des moines bouddhistes.
Li Madou est le nom chinois de Matteo Ricci, jésuite de Macerata, dans les États pontificaux. Il porte aussi un nom de lettré, Xitai, et les imprimés européens le latinisent en Matthaeus Riccius. La date du 6 octobre 1552 est celle que donnent la notice du Dizionario Biografico degli Italiani, rédigée en 2016 par Ronnie Po-chia Hsia, et la chronologie publiée par la postulation jésuite, sans que l’une ou l’autre nomme le document qui la porte. La mort, le 11 mai 1610 à Pékin, est attestée par les jésuites qui l’entouraient et par le récit que Nicolas Trigault ajoute aux mémoires du défunt. Fils aîné de Giovanni Battista Ricci, apothicaire, et de Giovanna Angiolelli, il fréquente le collège des jésuites de sa ville, part étudier le droit à Rome en 1568 et entre au noviciat de la Compagnie le 15 août 1571.
Au Collège romain, il suit les leçons de mathématiques de Christoph Clavius et se lie avec Alessandro Valignano, alors maître des novices. Il quitte Rome en mai 1577, débarque à Goa le 13 septembre 1578, est ordonné prêtre à Cochin en 1580 et gagne Macao le 7 août 1582 sur ordre de Valignano, qui l’adjoint à Michele Ruggieri. En 1583, les deux jésuites s’installent à Zhaoqing, siège du gouverneur général du Guangdong et du Guangxi, sous la protection du mandarin Wang Pan, et y vivent rasés, en robe de moines venus de l’Inde. Ruggieri reparti pour l’Europe, Ricci est chassé de la résidence en mai 1589 et se replie à Shaozhou, où un lettré de ses amis, Qu Rukui, lui conseille de quitter l’habit bouddhiste pour la robe de soie des lettrés, changement que Valignano approuve. Il s’établit à Nanchang le 28 août 1595, devient supérieur de la mission en 1597, échoue à Pékin en septembre 1598 et passe quinze mois à Nankin à partir de février 1599. En mai 1600, il remonte le Grand Canal avec l’Espagnol Diego de Pantoja et des présents destinés à l’empereur, parmi lesquels un clavicorde et des horloges, et l’eunuque Ma Tang les retient de juillet 1600 à janvier 1601 dans l’espoir d’en tirer un tribut.
Il entre à Pékin le 24 janvier 1601. Un édit autorise les jésuites à demeurer dans la capitale et leur alloue une subsistance. En 1602, le lettré Li Zhizao édite une carte du monde en six panneaux gravés sur bois, le Kunyu wanguo quantu, dont l’exemplaire de la James Ford Bell Library, à Minneapolis, est l’un des six complets que l’on connaît. L’année suivante paraît le Tianzhu shiyi, dialogue entre un lettré occidental et un lettré chinois sur le « Seigneur du Ciel », que Thierry Meynard a traduit en 2013 d’après l’édition de Hangzhou de 1607. En 1607, Ricci et Xu Guangqi publient le Jihe yuanben, traduction des six premiers livres d’Euclide. Entre 1608 et 1609, il rédige en italien une histoire de la mission, Della entrata della Compagnia di Giesù e Christianità nella Cina, dont le manuscrit est conservé aux archives romaines de la Compagnie et que Maddalena Del Gatto a éditée en 2000.
L’empereur Wanli ne l’a jamais reçu en audience.
Il tombe malade et meurt le 11 mai 1610. Aucun étranger n’avait encore obtenu de sépulture dans la capitale. Ses compagnons Diego de Pantoja et Sabatino de Ursis rédigent une requête que le ministère des Rites porte au trône, et l’empereur concède hors de la porte occidentale de Pékin un terrain appelé Tenggong Zhalan, où le corps est inhumé le 1er novembre 1611.
Presque tout ce qui précède vient de deux textes jésuites, les mémoires de Ricci et l’adaptation latine qu’en tire Trigault à Augsbourg en 1615, que complètent ses lettres et quelques témoignages chinois dispersés. Il faut maintenant prendre ces textes un par un, avec leurs éditeurs et leurs remaniements, puis examiner les épisodes sur lesquels les historiens se divisent, de l’habit bouddhiste au mot par lequel il traduit Dieu, avant de suivre ce que la Compagnie, Rome et Pékin ont fait de ce corps et de ce nom depuis 1611.









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