Amessès, vingt et un ans et neuf mois
Dans les extraits de Manéthon que recopie Flavius Josèphe à la fin du Iᵉʳ siècle (Contre Apion, I, 95), un règne de femme s’intercale entre un Aménophis et un Méphrès. Elle s’appelle Amessès, elle passe pour la sœur du roi précédent, et elle gouverne vingt et un ans et neuf mois. Elle n’a jamais porté ce nom. Les listes royales gravées sous la XIXᵉ dynastie, à commencer par celle du temple de Séthi Iᵉʳ à Abydos, vont de Thoutmosis II à Thoutmosis III sans laisser de place à un autre cartouche, et il a fallu la lecture des murs de Thèbes, au XIXᵉ siècle, pour que la durée transmise par un prêtre de l’époque ptolémaïque retrouve sa titulaire.
Le nom qu’elle porte est Hatchepsout, « la première des nobles dames », auquel ses cartouches de roi ajoutent l’épithète Khenemet-Amon, « unie à Amon ». Son nom de couronnement, Maâtkarê, est le plus fréquent sur ses monuments. Fille de Thoutmosis Iᵉʳ et de la reine Ahmès, elle n’a pas de date de naissance connue, aucune source n’en donnant, et les âges qui circulent dépendent tous d’une momie dont l’attribution reste discutée. Elle épouse son demi-frère Thoutmosis II, fils d’une autre épouse royale, Moutnofret, et devient grande épouse royale. Elle porte aussi le titre d’« épouse du dieu », charge du culte d’Amon qui donne alors à sa titulaire une influence religieuse et économique considérable à Thèbes. Le couple a une fille, Néférouré.
Le règne de Thoutmosis II a pu durer quatre ans comme quatorze, et il s’achève vers 1479 av. J.-C. Son fils Thoutmosis III (r. 1479-1425 av. J.-C.), né d’une épouse secondaire nommée Isis, est un enfant, ce que suggère déjà la longueur de son règne, plus de cinquante-trois ans. Dans sa tombe de Cheikh Abd el-Gourna (TT 81), l’architecte Ineni décrit la transition en ces termes (Urk. IV, 59-60), « son fils se tenait à sa place comme roi des Deux Terres, tandis que sa sœur, l’épouse du dieu Hatchepsout, conduisait les affaires du pays, les Deux Terres étant sous sa garde ». C’est elle qui fait ensevelir le roi défunt. Des fragments de vases d’albâtre, trouvés dans une tombe de l’ouadi Gabbanat el-Qouroud que la mission égypto-britannique qui la fouille a attribuée à Thoutmosis II en février 2025, portent une dédicace où « l’épouse du dieu, la grande épouse royale Hatchepsout » dit avoir fait ce monument pour son frère.
Entre l’an 2 et l’an 7 de Thoutmosis III, elle prend la titulature complète d’un roi sans déposer son neveu, qui reste roi lui aussi, et les documents datés continuent de compter les années du règne du garçon. En l’an 9, une flotte revient du pays de Pount, situé vers le sud de la mer Rouge à un endroit que la recherche dispute encore, chargée de myrrhe et de produits rares, et le récit de l’expédition couvre le portique sud de la terrasse médiane de son temple de Deir el-Bahari, Djeser-Djeserou (Urk. IV, 344). Entre l’an 15 et l’an 16, deux obélisques de granit sont extraits et dressés à Karnak, d’après l’inscription de leur base (Urk. IV, 367), puis un sanctuaire de barque en quartzite rouge, la Chapelle rouge, est mis en chantier dans le même temple. Au Speos Artemidos, sanctuaire rupestre de la déesse Pakhet en Moyenne-Égypte, un long texte la présente comme celle qui a rétabli l’ordre après les Hyksos et restauré les temples de la région. Elle meurt en l’an 22 de Thoutmosis III, vers 1458 av. J.-C. dans la chronologie basse, date reconstituée par recoupement, puisque cette année-là le roi part seul en campagne et que la durée donnée par Manéthon y conduit aussi. Elle avait fait agrandir pour elle et pour son père la tombe KV20 de la Vallée des Rois. Presque tout ce qu’on lit d’elle a été gravé par sa propre administration ou par des fonctionnaires qui lui devaient leur charge, et aucun de ces textes ne livre de mobile.
Il faut maintenant prendre ces textes un à un, de la tombe d’Ineni aux murs de Deir el-Bahari, regarder qui les a fait graver et à quel moment du règne, puis reprendre deux questions que les documents laissent ouvertes, la nature de l’accession et la date à laquelle son image a été effacée, avant de suivre ce que les siècles suivants ont fait de son nom, de ses statues et de son corps.



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