Au printemps 1515, le vicomte de Tallard reçoit une instruction courte. Aller voir les passages du Dauphiné, dire en quel lieu l’artillerie du roi pourra passer, faire réparer les chemins au moindre coût et en la plus extrême diligence, et faire dresser du tout une figure afin que le roi puisse mieux entendre. La minute est de la main de Florimond Robertet et dort à la Bibliothèque nationale de France sous la cote français 2931. Quatre mois plus tard, ces chemins mèneront à Marignan. Avant le roi chevalier, il y a des terrassiers, un devis et un croquis de col.
Le col de Mary, en armure, au mois d’août
L’armée passe en plusieurs colonnes en août 1515, par la vallée de la Durance et le col de l’Argentière pour l’artillerie, par le col de Mary et ses 2 641 mètres pour l’avant-garde. Le roi écrit à sa mère depuis la montagne, de sa main : « il nous fache fort de porter lé armes par my ses montaygnes ». La lettre autographe est conservée sous la cote français 3021, folio 2. Il ajoute qu’il faut être à pied la plus grande partie du temps et mener les chevaux par la bride, que le grand maître en est bien marri, et que sans l’artillerie arrivée à temps on serait resté sur place. La formule court aujourd’hui dans une version modernisée, « porter le harnois dans ces montagnes », qui n’est pas ce que porte le manuscrit.
Cette phrase a produit une enquête. Les 6 et 7 juillet 2019, l’équipe du programme MarchAlp a franchi le col de Mary en armures fabriquées pour l’occasion, marcheurs et cavaliers, avec suivi de la fréquence cardiaque et de la lactatémie sur le terrain, tests de biomécanique et de physiologie en laboratoire à Grenoble. Stéphane Gal, qui a dirigé le programme, retient le mot d’expérience plutôt que celui de reconstitution : il s’agissait de mesurer ce qu’un mot de 1515 ne dit pas. Le résultat militaire, lui, est connu. Les 20 000 Suisses qui attendaient à Pignerol et à Suse se replient sur Milan, et le roi annonce à sa mère, dans la même lettre, la prise de Prospero Colonna. Le 19 août, de Carmagnole, il écrit à Bartolomeo d’Alviano pour lui demander d’empêcher à tout prix la jonction des Espagnols et des Suisses.
Une paix signée le 8 septembre, refusée le 13
Marignan a failli ne pas avoir lieu. Le 8 septembre, à Gallarate, des capitaines suisses et les plénipotentiaires français s’entendent : évacuation du Milanais contre un million d’écus, duché de Nemours pour Maximilien Sforza. Berne, Fribourg et Soleure acceptent. Uri, Schwytz et Glaris refusent, et restent. La bataille oppose donc une armée royale à une partie seulement des contingents confédérés, au moment précis où les cantons se divisent devant leur adversaire.
Le 13 au soir, les carrés de piques sortent de Milan et manquent enlever l’artillerie française. On se bat dans la nuit, puis jusqu’à l’épuisement. Le 14 au matin, les canons travaillent les colonnes serrées et les Vénitiens d’Alviano arrivent sur les arrières. Deux corrections s’imposent au récit d’école. Plus de la moitié de l’infanterie du roi est composée de lansquenets allemands, et c’est la capacité fiscale du royaume le plus peuplé d’Europe, non la prouesse, qui a payé cette armée : Amable Sablon du Corail en a fait la démonstration en 2015. Les Vénitiens, ensuite, décident de l’affaire et disparaissent presque entièrement des versions produites pour le roi.
Le chevalier a été fabriqué dix ans plus tard
Le dialogue est célèbre. « Bayard, mon amy, je veulx que aujourd’huy soye faict chevalier par voz mains », dit le roi ; le capitaine répond qu’un roi couronné, sacré et oint est déjà chevalier sur tous autres chevaliers, puis s’exécute, fait deux sauts, remet l’épée au fourreau et jure de ne plus la porter que contre Turcs, Sarrasins ou Mores. La scène occupe le chapitre III des Gestes ensemble la vie du preulx chevalier Bayard de Symphorien Champier, imprimé à Lyon en 1525.
1525, pas 1515. Le livre paraît quelques mois après Pavie, où François Iᵉʳ a été fait prisonnier, et les récits de 1515 n’évoquent aucun adoubement. La fonction du récit est lisible : un chevalier ne fuit pas, donc le roi captif a bien fait de rester. L’image chevaleresque du souverain sort renforcée d’une défaite, pas d’une victoire.
Reste ce que le camp adverse garde de solide, et il en garde. Le roi a réellement combattu dans la mêlée, à la tête de ses gendarmes, et il a construit dès son avènement une figure de prince guerrier que ses rivaux Henri VIII et Charles Quint ne pouvaient pas opposer. Les observateurs italiens de 1515 ne louent d’ailleurs pas sa jeunesse mais sa prudence : il épargne ses hommes et ne poursuit pas les Suisses défaits. L’engagement du roi n’a donc rien d’une invention. La cérémonie, elle, en est une.
Une chanson qui ne nomme pas Marignan
Le monument sonore de la victoire pose le même problème de date. La pièce à quatre voix de Clément Janequin s’achève sur « Victoire au noble roy François », enchaîne les onomatopées de canon et de fanfare, et paraît pour la première fois à Paris chez Pierre Attaingnant vers 1528, treize ans après les faits. Son titre est La Guerre. Aucun lieu, aucune date, aucune mention du Milanais. Christelle Cazaux-Kowalski a relevé le contraste avec les chansons de bataille bâties ensuite sur ce modèle, qui nomment toutes leur événement dès le titre, de La Prinse et reduction de Boullogne en 1551 à La Bataille de Metz en 1555. Quand exactement l’étiquette « Marignan » s’est fixée sur la pièce de Janequin reste à établir.
La fabrication de l’événement, elle, commence bien plus tôt. Au printemps 1518, à Amboise, la cour fait assiéger un faux château par des milliers de figurants, avec des canons tirant des ballons, pour rejouer la bataille devant les ambassadeurs. Trois ans après, on ne commémore pas encore : on met en scène.
La retraite repeinte en 1900
Des deux côtés de la frontière, l’école a fait le travail. En France, 1515 figure parmi les soixante-dix dates que le programme officiel de 1923 demande aux élèves de connaître à la sortie du primaire, et reste l’une des rares dates de l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, que tout le monde retienne. En Suisse, le relais est une image. En 1897, un concours est ouvert pour orner la grande salle d’armes du Musée national de Zurich. Ferdinand Hodler choisit de peindre non la bataille mais la retraite. Son esquisse de 1898, aujourd’hui au Kunsthaus de Zurich, montre un repli désordonné au milieu des morts et des blessés ; la fresque exécutée en 1900 montre des Confédérés qui se replient en ordre. Le manuel de Ludwig Suter et Gaston Castella la reproduit ensuite « avec l’autorisation du Haut Conseil fédéral », ce qui achève de donner un caractère officiel à la version digne.
Cette retraite en bon ordre n’est pas attestée par les sources. Un dessin à la plume d’Urs Graf, orfèvre bâlois qui a servi comme mercenaire en Lombardie, montre un sol jonché de cadavres d’hommes et d’animaux, des pendus dans les arbres, et au premier plan un soldat magnifiquement vêtu qui boit à sa gourde. La feuille est conservée au Kupferstichkabinett du Kunstmuseum de Bâle, dans le cabinet Amerbach, et l’exposition zurichoise de 2015 l’a présentée comme un champ de bataille de Marignan. Prudence sur ce point : le dessin est daté de 1521, six ans après, et son titre ne nomme aucun lieu. Le rattachement repose sur la biographie de l’artiste.
Quant à la neutralité, l’anachronisme est établi. Roberto Biolzi rappelle qu’elle a été accrochée à Marignan par des juristes du XVIIIᵉ siècle occupés à théoriser le droit de la neutralité, puis par l’historiographie du XIXᵉ et du début du XXᵉ ; Béla Kapossy fait la même lecture du côté de l’histoire des idées. Ce qui suit 1515 ne ressemble pas à un repli : les cantons poursuivent leurs conquêtes, et surtout ils font la guerre pour les autres, à hauteur d’un million à un million et demi d’hommes engagés en trois siècles selon l’estimation reprise par Pierre-Philippe Bugnard. En 2015, l’UDC a relancé la thèse de la « leçon de Marignan » en pleine année électorale, ce qui explique la vivacité du cinquième centenaire.
Le camp de la neutralité tient pourtant quelque chose de réel, et il faut le dire précisément. Les Confédérés abandonnent effectivement leur protectorat sur Milan. Le 29 novembre 1516, à Fribourg, ils concluent avec François Iᵉʳ une paix dite perpétuelle qui engage chaque partie à ne pas soutenir les adversaires de l’autre et à porter tout conflit devant un arbitre, moyennant des pensions annuelles et la reconnaissance des bailliages du futur Tessin. Ce traité n’a jamais été rompu et il organise le service des régiments suisses au roi de France jusqu’à la Révolution. Ses deux exemplaires, le latin aux Archives nationales dans la layette « Suisses : traités » du Trésor des chartes, l’allemand aux Archives de l’État de Fribourg, ont été inscrits en avril 2025 au registre international Mémoire du monde de l’UNESCO. Quelque chose commence bien à Fribourg en 1516. La neutralité viendra d’ailleurs, et beaucoup plus tard.
Un compte qui ne tombe pas juste
Reste le bilan, et il ne repose sur aucun dénombrement. Le Dictionnaire historique de la Suisse avance 5 000 à 8 000 morts du côté français et 9 000 à 10 000 du côté suisse, soit près de la moitié des contingents engagés. Amable Sablon du Corail retient 12 000 morts en seize heures, Didier Le Fur au moins 16 000. Aucun de ces chiffres ne sort d’un rôle d’équipage ou d’un registre de sépultures : ce sont des reconstitutions à partir de récits, et les récits comptaient les ennemis, pas les leurs.
Les seuls restes matériels sont à Zivido et à Mezzano, deux hameaux de San Giuliano Milanese. La crypte de l’église de Zivido en abrite la plus grande part, et une chapelle-ossuaire accolée à l’église Santa Maria della Neve fait face à un pré que l’on appelle encore le Campo dei morti. La fondation Pro Marignano, de Chiasso, l’a achetée et restaurée. Par la fenêtre, on voit des ossements derrière une vitre et un drapeau suisse. La chapelle est postérieure d’au moins un siècle et demi à la bataille, et aucune datation de ces os n’a été publiée.
Pour aller plus loin
Ce dossier croise le concordat de Bologne du 18 août 1516, qui donne au roi la nomination des évêques et des abbés du royaume et prolonge Marignan sur un terrain qui n’a rien de militaire. Il rejoint aussi la défaite de Pavie en février 1525, sans laquelle le roi chevalier n’aurait sans doute jamais été mis par écrit, ainsi que l’histoire longue des capitulations militaires suisses, ce système de régiments loués aux princes que la paix de Fribourg met en forme et que la Révolution interrompt.
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Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Instruction au vicomte de Tallard, sur la reconnaissance et la réparation des passages alpins, minute de la main de Florimond Robertet, [1515] Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, français 2931, folio 121 ; copie du XVIIᵉ siècle, Clairambault 317, folio 19
- Lettre autographe de François Iᵉʳ à Louise de Savoie, août 1515, sur le passage des Alpes en armes Bibliothèque nationale de France, français 3021, folio 2
- Lettre de François Iᵉʳ à Bartolomeo d’Alviano, Carmagnole, 19 août 1515 Archivio di Stato di Firenze, Mediceo avanti il Principato, filza 105, nᵒ 2
- Symphorien Champier, *Les gestes ensemble la vie du preulx chevalier Bayard*, Lyon, 1525, chapitre III, sur l’adoubement du roi édition Denis Crouzet, Paris, Imprimerie nationale Éditions, 1992, p. 195-196
- Clément Janequin, *La Guerre*, chanson à quatre voix, dans *Chansons de maistre Clement Janequin*, Paris, Pierre Attaingnant, vers 1528, nᵒ 2
- Urs Graf, *Champ de bataille*, dessin à la plume, 1521 Kunstmuseum Basel, Kupferstichkabinett, cabinet Amerbach
- Ferdinand Hodler, *La Retraite de Marignan*, fresque, 1900 – Musée national suisse, Zurich ; projet à l’huile sur toile, 1898 Kunsthaus Zürich
- Traité de paix perpétuelle entre le royaume de France et le Corps helvétique, Fribourg, 29 novembre 1516, deux exemplaires, latin et allemand Archives nationales, Trésor des chartes, layette « Suisses : traités », J 724 ; Archives de l’État de Fribourg
- Chapelle-ossuaire accolée à l’église Santa Maria della Neve, hameau de Mezzano, San Giuliano Milanese, face au lieu-dit Campo dei morti, propriété de la fondation Pro Marignano
Bibliographie
- Didier Le Fur, *Marignan, 13-14 septembre 1515*, Paris, 2004, rééd. Tempus, 2015, 384 p. Perrin
- Amable Sablon du Corail, *1515. Marignan*, Paris, 2015, 512 p., coll. « L’histoire en batailles » Tallandier
- Stéphane Gal (dir.), *Des chevaliers dans la montagne. Corps en armes et corps en marche 1515-2019*, Grenoble, 2021, 220 p., coll. « Carrefours des idées », DOI 10,4000/books.ugaeditions.25047 UGA Éditions
- Christelle Cazaux-Kowalski, « La musique et l’image de François Iᵉʳ : quelques réflexions autour de *La Guerre* de Clément Janequin », dans Bruno Petey-Girard, Gilles Polizzi et Trung Tran (dir.), *François Iᵉʳ imaginé*, Genève, 2017, coll. « Cahiers d’Humanisme et Renaissance » 141, 512 p. Droz
- Pierre-Philippe Bugnard, « Marignan… morne plaine ! Pour une histoire-bataille de « 1515 » en classe », *Didactica Historica. Revue suisse pour l’enseignement de l’histoire* 1, 2015, p. 163-170
- Alain Corbin (dir.), *1515 et les grandes dates de l’histoire de France revisitées par les grands historiens d’aujourd’hui*, Paris, 2005 Seuil
- Alexandre Dafflon, Lionel Dorthe et Claire Gantet (dir.), *Après Marignan, la paix perpétuelle entre la France et la Suisse 1516-2016*, actes des colloques de Paris et de Fribourg, Lausanne, 2018, coll. « Mémoires et documents publiés par la Société d’histoire de la Suisse romande », 4ᵉ série, t. 14 Société d’histoire de la Suisse romande et Archives de l’État de Fribourg
Sources en ligne
- « David Potter, Inventaire des lettres missives de François Ier [1515] » Cour de France.fr
- « L’adoubement de François Ier » Marignan 1515-2015, Centre d’études supérieures de la Renaissance, université de Tours
- « François Ier, roi chevalier » BnF Essentiels, Bibliothèque nationale de France
- « François Ier armé chevalier par Bayard à la bataille de Marignan » BnF Essentiels
- « Avènement de François Ier » FranceArchives
- « Marignan, bataille de » Dictionnaire historique de la Suisse
- « Paix perpétuelle (1516) » Dictionnaire historique de la Suisse
- « Le traité de paix perpétuelle de Fribourg (1516) inscrit au Registre international « Mémoire du Monde » de l’UNESCO » État de Fribourg
- « Inscription au registre « Mémoire du monde » de l’UNESCO de deux documents des Archives nationales » FranceArchives
- « Série J. Trésor des chartes », état général des fonds Archives nationales
- « Expérimentation et Terrain » Les Carnets du LARHRA
- « 1515, une armée dans les Alpes » CNRS Images
- « La neutralité née après Marignan ? « Un anachronisme », dit l’historien lausannois Roberto Biolzi » Le Temps
- « Au soir de Marignan, la Suisse n’est pas devenue neutre » Allez savoir !, université de Lausanne
- « Marignan, début de la neutralité ? Vrai selon l’UDC, faux pour les historiens » Le Temps
- « 1515 Marignan » Musée national suisse, Zurich
- « Il 13 settembre rivive alle porte di Milano la battaglia dei Giganti » Touring Club Italiano
- « Profilo Storico » Comune di San Giuliano Milanese