Seth, le dieu du désordre nécessaire dans l’Égypte ancienne

ÉgyptologieHistoire des religionsMythologies21 mai 20263 sources vérifiées
MarkT79 · CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)

Chaque nuit, selon les théologiens égyptiens, la barque du Soleil traverse le monde souterrain. Et chaque nuit, un serpent gigantesque, Apophis, tente de l’engloutir. À la proue, harpon en main, se tient le seul dieu assez violent pour le repousser : Seth. Le même Seth qui, dans un autre récit, assassine son frère Osiris et découpe son corps en morceaux. Ce paradoxe n’a jamais gêné les Égyptiens. Il est même le cœur du personnage.

Un animal que personne n’a jamais identifié

Seth apparaît dès les débuts de l’histoire égyptienne, vers 3000 avant notre ère, sous la forme d’un quadrupède étrange que les égyptologues appellent prudemment « l’animal séthien ». Museau long et incurvé vers le bas, oreilles dressées et coupées droit, queue raide plantée à la verticale, même quand la bête est couchée. On le voit déjà sur la tête de massue du roi Scorpion II et sur un graffito du Gebel Tjaouti, non loin de Noubet, qui pourrait remonter au règne de Narmer. Depuis plus d’un siècle, les propositions d’identification se succèdent : oryctérope, lévrier, âne sauvage, porc, girafe, okapi, gerboise. Aucune ne convainc vraiment. Champollion lui-même tenait déjà l’animal pour une créature imaginaire, et cette lecture domine aujourd’hui : Herman te Velde, dans sa monographie de référence « Seth, God of Confusion » (Brill, 1967), y voit une créature composite, délibérément fabuleuse, comme il convient à un dieu qui échappe aux catégories.

Son fief historique se trouve en Haute-Égypte, à Noubet, « la ville de l’or », près de l’actuelle Naqada, à quelques kilomètres du site qui a donné son nom à la culture prédynastique. Le grec en a fait Ombos. Seth y est « le Noubti », le maître de l’or et des confins désertiques d’où ce métal provient. Car son domaine, c’est tout ce qui borde et menace la vallée fertile : le désert rouge (desheret, par opposition à la terre noire du limon), l’orage, si rare et si brutal en Égypte, la mer, les terres étrangères.

Le meurtre d’Osiris, version égyptienne et version grecque

Le récit le plus complet attaché à Seth nous vient paradoxalement d’un Grec. Vers 100 de notre ère, Plutarque compose son traité « Sur Isis et Osiris », qui raconte en continu ce que les sources égyptiennes n’évoquent que par allusions : Seth, que Plutarque nomme Typhon, enferme son frère Osiris dans un coffre par ruse lors d’un banquet, le jette au Nil, puis, quand Isis retrouve le corps, le découpe en quatorze morceaux dispersés à travers l’Égypte. Les textes égyptiens eux-mêmes restent d’une discrétion remarquable sur le meurtre. Les Textes des Pyramides, gravés dès le règne d’Ounas vers 2350 avant notre ère, y font référence de façon oblique : Osiris est celui qui fut frappé à Nedyt, et Seth devra porter son frère. Nommer le crime en détail, dans la logique égyptienne de l’écriture performative, aurait risqué de le réactiver.

Le conflit se poursuit à la génération suivante. Horus, fils posthume d’Osiris, réclame le trône de son père contre son oncle. Le papyrus Chester Beatty I, copié à Thèbes sous la XXe dynastie, au temps de Ramsès V vers 1150 avant notre ère, raconte cette querelle judiciaire de quatre-vingts ans devant le tribunal des dieux avec une verve étonnante, presque comique : concours truqués, duel d’hippopotames, épisodes scabreux où Seth tente d’humilier sexuellement son neveu et se fait piéger en retour. Au terme du procès, Horus obtient la royauté terrestre. Et Seth ? Rê le prend auprès de lui dans le ciel, pour tonner. Le perturbateur n’est pas anéanti. Il est réaffecté.

Le harponneur d’Apophis

Cette réaffectation dit tout. Dans les compositions funéraires du Nouvel Empire et dans les formules dirigées contre Apophis, Seth se dresse à l’avant de la barque solaire et transperce le serpent qui incarne le retour au chaos primordial. La distinction est capitale et les Égyptiens la font nettement : Apophis représente l’anéantissement pur, l’informe qui précède la création, tandis que Seth incarne un désordre interne au monde ordonné, une force brute qui peut se retourner contre l’ennemi commun. La Maât, cet ordre cosmique et social que Pharaon a charge de maintenir, a besoin de cette violence domestiquée. Sans Seth, pas de défense du Soleil. Sans orage, pas de dieu de l’orage.

La royauté elle-même intègre cette dualité. Dès l’époque thinite, la titulature royale associe parfois Horus et Seth, et le roi Péribsen, à la IIe dynastie, remplace le faucon Horus par l’animal séthien au sommet de son serekh, ce cadre rectangulaire qui enferme le nom royal. Geste politique, schisme religieux, rééquilibrage territorial entre Nord et Sud ? Le dossier documentaire est mince et les égyptologues en débattent toujours.

Le dieu préféré des Ramsès

On a longtemps cru que Seth n’avait été qu’un dieu marginal et redouté. La XIXe dynastie prouve le contraire. Séthi Ier, père de Ramsès II, porte un nom formé sur celui de Seth. Ramsès II lui-même nomme l’une de ses divisions d’armée à Qadesh « division de Seth », et un de ses fils s’appelle Sethherkhepeshef. La famille ramesside est liée au Delta oriental, région où Seth avait été assimilé, dès l’époque des Hyksos, au dieu de l’orage syro-cananéen Baal. La stèle dite « de l’an 400 », retrouvée à Tanis par Auguste Mariette en 1863 puis réenterrée et redécouverte par Pierre Montet en 1933, célèbre selon l’interprétation courante quatre siècles d’un événement lié au culte de Seth ; on y voit Ramsès II offrir des vases de vin au dieu, un dignitaire nommé Séthi derrière lui, que les spécialistes identifient aujourd’hui au futur Séthi Ier au début de sa carrière. Un dieu de l’étranger et de la frontière, patron d’une lignée de militaires attachés au Delta : la cohérence est frappante.

La chute, tardive et brutale

Tout change au Ier millénaire. À partir de la Troisième Période intermédiaire, et surtout à la Basse Époque, Seth glisse du statut de dieu ambigu à celui d’ennemi tout court. Ses images sont martelées sur certains monuments, son animal remplacé par celui d’autres dieux, son nom évité, comme sur la stèle de l’an 400 où le nom du dieu a été effacé. Pourquoi ce retournement ? L’hypothèse la plus discutée lie cette damnation aux prises de contrôle successives de peuples étrangers sur l’Égypte : Seth, dieu des étrangers, devient le visage divin de l’occupant. Dans le temple d’Horus à Edfou, construit à l’époque ptolémaïque, un rituel gravé sur les murs met en scène le harponnage de Seth transformé en hippopotame. Plutarque rapporte de son côté que, de son temps, on maltraitait des ânes roux lors de certaines fêtes, l’âne comptant parmi les bêtes séthiennes. Le dieu du désordre nécessaire est devenu le désordre à abattre, et cette lecture tardive a longtemps déteint sur l’égyptologie elle-même, qui a mis du temps à retrouver le Seth équilibré des époques anciennes. Les fouilles des oasis du désert Libyque ont depuis montré que son culte s’y est maintenu jusqu’à l’époque romaine.

Reste un objet qui résume tout. À la Ny Carlsberg Glyptotek de Copenhague est conservée une statuette de bronze du Nouvel Empire figurant un dieu à tête d’animal séthien, coiffé de la double couronne, bras levé dans la pose du pharaon frappant l’ennemi. Un remanieur antique a retaillé les oreilles pour en faire des cornes de bélier enroulées, transformant le dieu en un Khnoum ou un Amon, mais le long museau incurvé de Seth a survécu. Le dieu effacé sous le dieu. L’archéologie du martelage, pour Seth, reste un chantier ouvert.

Pour aller plus loin

Le mythe osirien et la figure d’Isis prolongent directement ce dossier, tout comme la notion de Maât et son contraire, l’isfet. Sur le plan historique, la question des Hyksos et du culte de Baal dans le Delta éclaire la carrière de Seth comme dieu des étrangers, et le combat nocturne contre Apophis renvoie aux grands livres funéraires du Nouvel Empire.

Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication. Les sources ci-dessous ont été consultées et sont accessibles librement.

  1. Seth, God of confusion; a study of his rule in Egyptian mythology and religion (H. te Velde, 1967) University of Groningen research portal
  2. Bernard Mathieu, « Seth polymorphe : le rival, le vaincu, l'auxiliaire », ENiM 4 (2011), p. 137-158 Égypte nilotique et méditerranéenne (ENiM), université Paul-Valéry Montpellier
  3. Georges Daressy, « Seth et son animal », BIFAO 13 (1917), p. 77-92 Persée / Institut français d'archéologie orientale
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