Colombo, Colomo, Colón
Aucun document écrit de son vivant ne l’appelle Christophe Colomb. Les notaires de Gênes écrivent en latin Christoforus Columbus ; les comptes du trésorier Francisco González de Séville versent le 5 mai 1487 une somme à « Cristóbal Colomo, extranjero » ; en 1492, la chancellerie des Rois catholiques lui reconnaît le droit de se faire appeler don Cristóbal Colón. Lui-même signe d’un monogramme en triangle, dont aucune lecture ne fait l’accord des spécialistes, posé au-dessus de la souscription Xpo FERENS, graphie gréco-latine de son prénom. Le Colomb français, qu’il n’a jamais porté, descend du latin des notaires génois, que reprend dès 1506 le titre d’un opuscule génois, De navigatione Columbi.
Le lecteur francophone attend Christophe Colomb, et c’est la forme gardée ici, parce qu’alterner Colombo et Colón donnerait l’impression de suivre deux hommes. Quant à la date de naissance, elle se calcule. Le 25 août 1479, dans le bureau de Lodisio Centurione, contrada di San Siro, à Gênes, Christoforus Columbus, civis Ianue, dépose comme témoin dans une affaire de sucre acheté à Madère, déclare avoir vingt-sept ans « vel circa » et annonce qu’il part le lendemain matin pour Lisbonne (Archivio di Stato di Genova, fonds notarial, minute du notaire Girolamo Ventimiglia). En confrontant cet acte à d’autres minutes génoises, Marianne Mahn-Lot place la naissance en 1451, à Gênes, dans le vico dell’Olivella, près de la tour dont le père avait la garde, et faute d’acte de baptême l’année demeure une déduction tirée d’âges déclarés devant notaire.
Le père, Domenico, est cardeur et tisserand de laine, la mère se nomme Susanna Fontanarossa, et la famille s’installe en 1470 à Savone, où Domenico tient aussi une taverne. Le fils navigue pour les maisons génoises Di Negro et Spinola, notamment vers Chio en 1474. En août 1476, un convoi génois en route vers l’Angleterre est attaqué au large du cap Saint-Vincent, combat auquel Mahn-Lot le fait participer, et il gagne ensuite Lisbonne. Il y épouse Filipa Moniz Perestrelo, fille de Bartolomeu Perestrelo, premier capitaine de l’île de Porto Santo, qui lui donne un fils, Diego, vers 1480. Vers 1484, le roi Jean II fait examiner son projet d’atteindre par l’ouest Cipango, le Japon de Marco Polo, et ses cosmographes jugent sans fondement les distances proposées.
Au début de 1485, il passe en Andalousie avec Diego. Le 20 janvier 1486, à Alcalá de Henares, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon le reçoivent pour la première fois, et une commission présidée par Hernando de Talavera, confesseur de la reine, rejette le projet à Cordoue au printemps 1487. À Cordoue, Beatriz Enríquez de Arana lui donne un second fils, Hernando, le 15 août 1488. Grenade capitule le 2 janvier 1492. Le 17 avril suivant, au camp de Santa Fe, les souverains accordent les capitulations qui le font amiral, vice-roi et gouverneur des îles et terres fermes qu’il atteindrait, avec le dixième de l’or, des épices et des marchandises précieuses qui en viendraient, et la faculté d’avancer le huitième des frais contre le huitième des profits (Archivo de la Corona de Aragón, Real Cancillería, Registros, núm. 3569, fol. 135v-136v).
Parti de Palos le 3 août 1492 avec la Santa María et deux caravelles fournies par les Pinzón, il touche le 12 octobre une île des Bahamas que ses habitants nomment Guanahaní et qu’il baptise San Salvador. Toutes ces dates sont juliennes, antérieures à la réforme de 1582. La Santa María s’échoue la nuit de Noël sur la côte d’Hispaniola, et trente-huit hommes restent au fortin de La Navidad, que la deuxième expédition, dix-sept navires partis de Cadix le 25 septembre 1493, trouve déserté. Le troisième voyage, commencé le 30 mai 1498, touche la Trinité et le delta de l’Orénoque. En août 1500, le commandeur Francisco de Bobadilla arrête les trois frères Colomb et les renvoie enchaînés en Castille. Le quatrième voyage, de mai 1502 à novembre 1504, longe l’Amérique centrale et finit par près d’un an d’échouage à la Jamaïque. Colomb meurt à Valladolid le 20 mai 1506, date que retiennent la plupart des témoins du XVIᵉ siècle.
Sur presque tous ces épisodes, les textes s’arrêtent au même endroit. Le journal du premier voyage ne survit que dans un abrégé de la main de Bartolomé de las Casas (Biblioteca Nacional de España, Vitr/6/7), les voyages suivants passent par le même dominicain et par une biographie attribuée à Hernando dont l’original espagnol est perdu, et la première voix hostile, selon Consuelo Varela, est restée dans un legajo de Simancas jusqu’à sa publication en 2006. Il faut maintenant prendre ces textes un à un, avec leurs copistes, puis reprendre trois épisodes sur lesquels la recherche se divise, l’origine, le prétendu secret de 1492 et le gouvernement d’Hispaniola, avant de suivre la fabrication du personnage posthume jusqu’aux deux cathédrales qui se disputent ses os.









.jpg?width=500)