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Question

Pourquoi avons-nous vraiment besoin d’appartenir à un groupe ?

Société, pouvoir et collectif3 septembre 202613 min de lecture
Tyne & Wear Archives & Museums / Wikimedia Commons
13 min de lectureIntroduction en accès libre
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Introduction

Sherif voulait des ennemis, il a obtenu des alliés

À l’été 1953, dans un camp de vacances de l’État de New York, le psychologue Muzafer Sherif installe des garçons de onze ans qui ne se connaissent pas. Le protocole est réglé d’avance. On laisse les enfants se lier, on les répartit en deux camps, on organise entre les camps une compétition pour des prix, et l’hostilité doit apparaître. L’expérience échoue. Les garçons repèrent que les animateurs poussent à la bagarre, refusent d’entrer dans le jeu, et se liguent contre les adultes. Sherif recommence l’année suivante en Oklahoma, à Robbers Cave, avec une vingtaine de garçons du même âge, un protocole plus serré et une équipe plus discrète. Cette fois l’hostilité arrive, et c’est cette version-là qui entre dans les manuels sous le nom d’expérience de la caverne des voleurs. L’échec de Middle Grove, lui, n’apparaît presque nulle part dans ce que Sherif a publié. Il a fallu le travail d’archives de la psychologue australienne Gina Perry, paru en 2018, pour le reconstituer, avec les carnets de terrain et les entretiens de participants alors âgés de plus de soixante-dix ans.

À Middle Grove, le groupe s’est formé. Il ne s’est pas formé là où on l’attendait. Les garçons se sont constitués en collectif solidaire, avec ses règles, sa méfiance et son adversaire désigné, sauf que l’adversaire désigné était l’équipe de recherche.

Ce cas met au jour le premier problème de la question. Le mot « groupe » y recouvre au moins trois objets distincts. Il y a le petit collectif d’interaction, fait de gens qu’on connaît, qu’on voit et dont on attend quelque chose, une famille, une équipe de travail, une bande d’adolescents, un service hospitalier. Il y a la catégorie d’identification, un ensemble dont on se dit membre sans en connaître les autres membres et sans jamais les rencontrer, les Bretons, les infirmières, les supporters d’un club. Il y a enfin l’organisation formelle, avec sa cotisation et sa liste d’adhérents. Ces trois choses n’ont ni les mêmes effets, ni les mêmes juges, ni les mêmes données. Le premier de ces objets relève de la psychologie des relations et de l’épidémiologie sociale. Quelques minutes suffisent à fabriquer le deuxième dans un laboratoire de psychologie sociale expérimentale. Le troisième se compte, et la statistique publique le compte.

Le mot « besoin » pose le deuxième problème. Un besoin, au sens fort, se reconnaît à ce que sa privation abîme, comme la faim, la soif et le sommeil. Affirmer que l’appartenance est un besoin de ce type revient donc à affirmer quelque chose de testable, à savoir qu’en priver quelqu’un produira un dommage mesurable. Cette affirmation a été testée sur des dizaines de milliers de personnes, et elle tient. Mais elle ne recouvre pas le second sens du mot, celui qu’on emploie en disant d’un adolescent qu’il « a besoin » d’être accepté par sa classe. Dans cette phrase, « besoin » ne désigne pas une carence physiologique. Il désigne une norme sociale, une contrainte, parfois une souffrance, et le glissement d’un sens à l’autre fait passer pour une nécessité de nature ce qui est une nécessité de situation.

Le « nous » pose le troisième. En 2013, l’Insee a interrogé environ 12 000 ménages de France métropolitaine sur leur adhésion associative, en énumérant les types d’associations un par un plutôt qu’en posant la question en bloc. De ces deux méthodes, la seconde vaut mieux, parce qu’elle ne compte pas sur la mémoire de l’enquêté pour retrouver seul ce qui compte comme association. Résultat, 42 % des personnes de 16 ans ou plus déclarent avoir été membres d’au moins une association dans l’année. Le chiffre est remarquablement stable depuis 1983. Il masque un écart de plus du simple au double selon le diplôme, 22 % chez les non-diplômés contre 56 % chez les diplômés du supérieur, et un écart comparable selon le niveau de vie. Le « nous » de la question est une moyenne, calculée sur des populations très inégalement pourvues en occasions d’appartenir.

Personne ne conteste sérieusement que l’appartenance ait des effets. Le désaccord commence après, et il porte sur ce que ces effets autorisent à conclure. Sur ce qu’un groupe peut exiger de ses membres, sur le droit d’en sortir, sur ce qu’il faut faire des appartenances qu’on hérite sans les demander. Ce désaccord-là n’est pas factuel. Il est normatif, aucune quantité de données ne le tranchera, et la première chose qui rend le débat public illisible est qu’on y présente régulièrement le second registre avec les arguments du premier.

Trois questions restent ouvertes, et elles sont décidables. Combien coûte exactement la privation d’appartenance, et par quels protocoles on l’a mesuré. Le minimum requis pour fabriquer un groupe en laboratoire, et le comportement des participants une fois qu’on les y a mis, qui n’est pas celui qu’on répète depuis cinquante ans. Et pour quelle raison les deux camps du débat contemporain sur les identités partagent les mêmes faits sans s’en apercevoir.

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