Deux darwiniens, cinq ans d’écart, deux réponses contraires
En 1874, Thomas Henry Huxley expose une thèse qu’il sait choquante : les états de conscience d’un animal accompagnent le travail de son corps sans le modifier, comme le sifflet d’une locomotive accompagne la marche de la machine sans agir sur sa mécanique. Il ne nie pas que la conscience existe. Il nie qu’elle fasse quoi que ce soit. La volition, écrit-il, est le signe d’un changement physique, non sa cause.
Cinq ans plus tard, dans la revue Mind, William James répond point par point. Son argument est biologique. La conscience s’est développée lentement dans la série animale, elle est minimale chez les organismes à système nerveux simple et maximale dans le cerveau humain : elle se comporte donc comme tous les organes qui ont un usage. Un surnuméraire sans effet n’aurait pas ce profil. James propose une fonction précise : un cerveau très élaboré est instable, capable de tout et de n’importe quoi à chaque instant, et la conscience est l’organe de perfectionnement qui sélectionne parmi les possibilités simultanées et inhibe les autres.
Deux naturalistes darwiniens, la même décennie, la même littérature physiologique, deux réponses incompatibles. Aucun des deux n’ignorait les arguments de l’autre. C’est le premier renseignement utile sur cette question : elle ne se règle pas par accumulation de données, sans quoi cent cinquante ans y auraient suffi.
Le second renseignement tient au mot lui-même. En français, « conscience » nomme aussi bien la faculté morale que le fait d’éprouver, et l’on écarte ici la première sans discussion. Le second sens en cache pourtant trois autres, qu’une bonne part des débats publics confond. Il y a l’état : être éveillé plutôt qu’anesthésié. Il y a l’accès, c’est-à-dire l’information rendue disponible pour le raisonnement, la parole et la conduite délibérée. Il y a enfin ce que l’on éprouve, l’effet que cela fait de voir du rouge ou d’avoir mal. Ned Block a fixé cette distinction dans un article de 1995 aux Behavioral and Brain Sciences qui a structuré le champ depuis : la conscience d’accès et la conscience phénoménale ne sont pas la même chose, et l’essentiel des raisonnements sur la fonction de la conscience consiste à établir quelque chose de la première pour l’attribuer silencieusement à la seconde.
Le verbe n’est pas plus simple. « Servir à quelque chose » peut vouloir dire trois choses distinctes. Que l’expérience ait des effets causaux sur ce que fait le corps. Qu’elle ait été retenue par la sélection naturelle, ce qui suppose des effets mais ne s’y réduit pas. Qu’elle ait de la valeur, c’est-à-dire qu’un être qui l’a compte davantage qu’un être qui ne l’a pas. Ces trois questions n’ont ni les mêmes juges ni les mêmes réponses, et la troisième ne relève d’aucune observation.
Le croisement des deux séries donne trois questions décidables, qui ne le sont pas au même degré. La première est empirique et partiellement instruite : celle des tâches cognitives que seul l’accès conscient permet d’accomplir. La deuxième paraît empirique et ne l’est pas : celle d’un effet propre de la conscience phénoménale, au-delà de l’accès. La troisième ne relève d’aucune observation : celle de ce que l’on doit à un système qui éprouve quelque chose.
Les faits, eux, existent. En 1974, dans la revue Brain, quatre chercheurs d’Oxford et du National Hospital publient l’observation d’un patient opéré d’une malformation du cortex occipital, désigné par ses initiales DB, qui pointe correctement des cibles présentées dans la moitié de son champ visuel où il affirme ne rien voir. En 2024, dans le New England Journal of Medicine, une étude multicentrique sur 353 patients cérébrolésés trouve que 60 d’entre eux, sur les 241 qui ne présentaient aucune réponse observable aux consignes, suivent ces consignes en imagerie ou en électroencéphalographie pendant plusieurs minutes. Le premier cas ressemble à un comportement sans conscience. Le second est une conscience sans comportement. Les deux sont solides, et ils tirent en sens contraire.
L’endroit précis du clivage est là. Personne ne conteste que le traitement inconscient soit massif, ni que l’accès conscient s’accompagne d’une signature cérébrale particulière. Le désaccord commence quand on demande ce que mesurent les protocoles : le seuil de l’expérience, ou le seuil auquel un sujet accepte de la déclarer. La nuance est de méthode en apparence seulement. Elle sépare un champ de recherche qui a trouvé sa pierre d’angle d’un champ qui doit reprendre ses fondations.
Le dossier tient en trois pièces : ce que faisait exactement DB et ce que trois relectures publiées depuis 2020 en ont fait, ce qui subsiste des expériences célèbres sur la décision inconsciente après la réanalyse statistique de 2022, et pourquoi les quatre grandes réponses en présence aboutissent toutes à une expérience que personne ne peut monter.

