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Question

Comment distingue-t-on l’esprit critique du scepticisme de façade ?

Croyances et esprit critique3 septembre 202613 min de lecture
Nolin, Jean Baptiste, 1648-1708 Gautier Fléchier, Esprit, 1632-1710 / Wikimedia Commons
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Introduction

Chez Sextus Empiricus, le sceptique est celui qui cherche encore

En grec, skeptesthai signifie examiner. Le mot skeptikos, dont vient notre « sceptique », désignait donc quelqu’un en train de regarder de près, quelqu’un dont l’enquête n’est pas terminée. Sextus Empiricus, qui écrit au IIᵉ siècle de notre ère, range les philosophes en trois familles dès l’ouverture des Esquisses pyrrhoniennes. Il y a ceux qui pensent avoir trouvé la vérité. Il y a ceux qui déclarent qu’on ne peut pas la trouver. Et il y a ceux qui cherchent toujours. Ce sont ces derniers qu’il nomme sceptiques, et il précise quelques lignes plus loin que le nom leur vient du verbe examiner. Le texte a longtemps manqué en français ; la traduction qui fait aujourd’hui référence date de 1997.

Le mot a changé de camp. Il désigne maintenant une position tenue, et deux groupes qui se méprisent cordialement le revendiquent. D’un côté, des gens qui vérifient les sources, réclament des réplications et se disent sceptiques par méthode. De l’autre, des gens qui refusent un résultat majoritaire, réclament des preuves supplémentaires et se disent sceptiques pour les mêmes raisons apparentes. Chacun traite l’autre de sceptique de façade, et chacun le fait avec l’air de rendre au mot son sens véritable.

Avant de trancher, il faut voir combien de questions différentes se cachent là. « Esprit critique » recouvre au moins trois choses. Une compétence, qui s’entraîne et se mesure par des exercices de raisonnement. Une disposition, c’est-à-dire une habitude d’aller chercher de l’information avant de conclure. Et une identité sociale, la manière de se présenter comme quelqu’un qu’on ne trompe pas. Les trois ne se recouvrent pas, et l’enquête empirique montre qu’elles se recouvrent même assez mal.

Le second terme est aussi double. Il y a le doute fabriqué, produit par des organisations qui savent ce qu’elles font, financé, documenté, parfois retrouvé dans des archives judiciaires. Et il y a l’asymétrie ordinaire d’une personne de bonne foi qui exige beaucoup de preuves d’un côté et peu de l’autre, sans s’en apercevoir. Ces deux phénomènes relèvent de juges différents et appellent des remèdes différents. Le premier relève de l’histoire et du droit, le second de la psychologie. Les confondre est la faute la plus fréquente sur ce sujet, et elle se commet dans les deux sens avec la même assurance.

Un cas montre à quoi ressemble le doute fabriqué quand il prend la forme d’une exigence de rigueur. Au début des années 1990, Philip Morris a tenté de faire adopter un standard méthodologique baptisé Good Epidemiological Practice. Le principe en était simple et, présenté sans contexte, presque raisonnable. Un rapport de cotes inférieur ou égal à 2 ne devait plus compter comme preuve suffisante d’un lien de cause à effet. Appliqué, ce seuil aurait annulé d’un coup une part considérable des résultats obtenus sur les effets sanitaires de nombreuses expositions. Pascal Diethelm et Martin McKee, qui ont retracé l’épisode en 2009, notent qu’aucune société savante d’épidémiologie n’a accepté ce standard, et que l’industrie a fini par en réduire la promotion, tout en continuant d’invoquer le critère dans ses prises de position publiques.

L’autoévaluation ne servira à personne pour se situer dans cette affaire. En 2002, Emily Pronin, Daniel Lin et Lee Ross ont demandé à des étudiants de Stanford d’estimer, sur une échelle, à quel point huit biais de jugement les affectaient eux-mêmes et à quel point ils affectaient l’Américain moyen. La moyenne pour soi était de 5,31, celle pour l’Américain moyen de 6,75. La même asymétrie est apparue chez des voyageurs interrogés dans un aéroport de San Francisco, et elle a été retrouvée depuis à Hong Kong, sur des échantillons en ligne, et dans une réplication préenregistrée conduite au Brésil sur 203 personnes en 2024, avec un effet de grande ampleur. Se sentir lucide n’apporte donc aucune information sur le fait de l’être.

Le clivage réel ne sépare pas les gens qui doutent de ceux qui ne doutent pas. Il se loge à l’endroit où il faut dire ce qui rend une exigence de preuve légitime. Une position soutient que réclamer davantage de preuves ne peut jamais constituer une faute, puisque la charge revient à celui qui affirme. L’autre soutient qu’une exigence devient illégitime dès lors qu’elle s’applique inégalement selon la conclusion qu’elle protège. La couture entre le fait et la valeur passe exactement là. Savoir si les standards d’une personne varient selon ses conclusions est une question d’observation, difficile mais décidable. Savoir quel niveau de preuve on doit atteindre avant d’agir dépend du coût respectif des deux erreurs possibles, et aucune accumulation de données ne le fixera.

Trois choses demandent donc à être regardées de près. D’abord la portée réelle des tests de raisonnement, et le sort récent de la thèse qui voulait que la compétence aggrave la partialité. La grille en cinq points que deux épidémiologistes ont mise par écrit en 2009 pour reconnaître un refus organisé. Et l’objection qu’un professeur de santé publique, partageant pourtant leurs conclusions sur le tabagisme passif, leur a adressée publiquement le mois suivant.

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