Enquête

Qumrân : qui a caché les manuscrits de la mer Morte dans les grottes ?

Découvertes archéologiques20 août 202617 min de lecture
Matson Collection / Wikimedia Commons
Première partie

Mille manuscrits dans les grottes, aucun dans les ruines

Environ neuf cents manuscrits sortis des falaises. Zéro sorti des ruines.

Ces deux chiffres résument quatre-vingts ans de dispute. Les manuscrits de la mer Morte ont été trouvés dans des grottes ; le site archéologique de Khirbet Qumrân, qui leur a donné leur nom savant, se trouve au milieu de ces grottes, sur une terrasse de marne dominant la rive nord-ouest du lac, à une vingtaine de kilomètres à l’est de Jérusalem. Les deux ensembles sont voisins. Ils ne sont pas, pour autant, automatiquement liés. Toute la question tient dans cet écart.

Reprenons au commencement, qui est un accident. Entre novembre 1946 et février 1947, trois bergers de la tribu des Ta’amireh, Muhammed edh-Dhib, son cousin Jum’a Muhammed et Khalil Musa, entrent dans une cavité de la falaise et en ressortent avec sept rouleaux logés dans des jarres. Parmi eux, le grand rouleau d’Isaïe, le plus ancien exemplaire complet du livre d’Isaïe connu, et un règlement communautaire que les savants appelleront la Règle de la Communauté. Les rouleaux passent par un antiquaire de Bethléem, se dispersent, reviennent. La grotte, elle, ne sera fouillée officiellement qu’en février et mars 1949, par Gerald Lankester Harding, directeur des Antiquités de Jordanie, et par le père Roland de Vaux, directeur de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem.

Onze grottes, et une seule qui compte vraiment

Ce qui suit ressemble à une course. Les Bédouins ont compris que ces peaux se vendent, et ils fouillent plus vite que les archéologues. En février 1952, la grotte 2 livre trois cents fragments d’une trentaine de manuscrits. Le 14 mars de la même année, une équipe conduite par Henri de Contenson atteint la grotte 3, à deux kilomètres au nord du site, et y trouve quinze manuscrits dont le dernier n’est pas en peau : deux rouleaux de cuivre, oxydés au point d’être incassables, qui formaient à l’origine une seule feuille d’environ 2,40 mètres. Il faudra attendre 1955 et 1956 pour que le professeur H. Wright Baker, au collège de technologie de Manchester, les scie en vingt-trois lanières et rende le texte lisible. Ce sera le rouleau de cuivre, référence 3Q15, un inventaire de soixante-quatre cachettes de métaux précieux, aujourd’hui exposé au Musée de Jordanie à Amman.

Puis vient l’essentiel. En août 1952, les Ta’amireh repèrent, dans la terrasse de marne à quatre-vingts mètres au sud-ouest des bâtiments, deux cavités creusées de main d’homme. Elles seront numérotées ensemble 4Q. Harding, de Vaux et Józef Milik y mènent une fouille de sept jours, du 22 au 29 septembre. La grotte 4 fournit à elle seule environ quinze mille fragments appartenant à cinq à six cents manuscrits différents, soit près de neuf dixièmes de tout le corpus. Rien n’y était protégé par des jarres. Les fragments sont minuscules, mélangés, et une part considérable a été récupérée par les Bédouins avant les archéologues, puis rachetée pièce par pièce, ce qui a encouragé le découpage de morceaux entiers en éclats plus nombreux.

Ce que contient l’ensemble mérite une phrase, parce qu’on l’oublie souvent. Les onze grottes ont livré au moins un fragment de chaque livre de la Bible hébraïque, à l’exception d’Esther. Elles ont livré aussi des commentaires prophétiques, des calendriers, des hymnes, des textes juridiques, des livres que la tradition rabbinique n’a pas retenus comme le livre d’Hénoch et celui des Jubilés, et une poignée de règlements de vie communautaire. Sur environ neuf cents manuscrits, une minorité seulement porte les marques d’une doctrine sectaire. Le reste est de la littérature juive de la fin de l’époque du Second Temple, sans marque de fabrique.

Retenons enfin un détail, il pèsera lourd : le lieu de découverte d’une grande partie des manuscrits repose sur le témoignage de ceux qui les ont vendus.

Le moine, le site et la secte

Roland de Vaux fouille Khirbet Qumrân de 1951 à 1956, en cinq campagnes, puis la source voisine d’Aïn Feshkha en 1956 et 1958. Ce qu’il dégage n’a rien d’un village. Une tour massive au nord, un long aqueduc qui capte les crues d’un ravin, une dizaine de bassins à degrés dont plusieurs sont des miqva’ot, ces bains rituels juifs à marches d’accès, une grande salle allongée, un atelier de potier avec son four, et une pièce à l’étage d’où sont tombés des blocs de plâtre allongés que de Vaux interprète comme des tables. Il baptise l’endroit le scriptorium. Ajoutez, à trente-cinq mètres à l’est, un cimetière de mille cent à mille deux cents tombes en fosse, alignées en rangées régulières, orientées nord-sud, la tête au sud, presque toutes sans mobilier funéraire ni inscription.

De Vaux conclut vite, et il ne fait pas mystère de son raisonnement. Il rapproche le site d’un passage de Pline l’Ancien, écrit entre 70 et 79 de notre ère : sur la rive occidentale de la mer Morte vit un peuple solitaire, les Esseni, « sans aucune femme, ayant renoncé à toute chose de Vénus, sans argent, avec les palmiers pour seule compagnie » ; « au-dessous d’eux se trouvait la ville d’Engada », c’est-à-dire Eïn Guédi (Histoire naturelle, V, 73). Le site, les bassins rituels, les tombes uniformes, le règlement communautaire trouvé dans la grotte 1 : tout paraît converger. En moins de cinq ans, l’identification devient un acquis, reproduite telle quelle dans les encyclopédies et les manuels. Elle porte un nom, la thèse qumrano-essénienne, et elle a dominé le champ pendant quarante ans.

Ce qui relie matériellement les ruines aux grottes

Le lien n’est pas seulement littéraire. Quatre arguments matériels le portent, et il faut les prendre au sérieux avant de les discuter.

Le premier tient dans la céramique. Un type de jarre haute et cylindrique, à parois presque droites, avec un couvercle en forme de bol renversé, se retrouve à la fois dans les grottes et dans les magasins du site. L’exemplaire enregistré sous le numéro KhQ 1474 mesure 49,8 centimètres de haut pour 24 de diamètre, son couvercle 5 centimètres de haut pour 17,8 de diamètre. On l’a longtemps présenté comme propre à Qumrân. Le deuxième relève de la topographie : les grottes 4, 5, 7, 8, 9 et 10 sont creusées dans la terrasse de marne elle-même, à quelques dizaines de mètres des murs, et certaines ne sont accessibles qu’en passant par l’enceinte du site. Le troisième argument est le cimetière, dont l’organisation en rangées et l’orientation uniforme n’ont pas d’équivalent connu à la même époque en Judée. Le quatrième est un objet trouvé en 1996 par une équipe américaine juste à l’extérieur du mur oriental : un tesson portant dix-huit lignes d’hébreu, publié l’année suivante dans l’Israel Exploration Journal par Frank Moore Cross et Esther Eshel. Selon leur lecture, un certain Honi y cède ses biens, un esclave, une maison, des oliviers et des figuiers, à un nommé Éléazar, et la ligne 8 contient le mot yahad, « la Communauté », terme par lequel le groupe des manuscrits se désigne lui-même. La preuve manquante, annoncée comme telle par le musée d’Israël en avril 1997.

Trois failles connues depuis le début

Sauf que le dossier a des trous, et qu’ils ne datent pas d’hier.

Premier trou : aucun manuscrit, aucun fragment de manuscrit n’a jamais été trouvé dans les ruines de Khirbet Qumrân. Le site a livré des ostraca, ces tessons portant de l’écriture, et des exercices d’alphabet. Pas une ligne de rouleau. La bibliothèque est dans les falaises, jamais dans la maison.

Deuxième trou : la ligne 8 de l’ostracon de 1996 est coupée en bas. L’épigraphiste Ada Yardeni a publié, dans le même volume de la même revue, une lecture concurrente qui fait disparaître le mot yahad et ramène le tesson à un acte de donation ordinaire. Cross et Eshel ont maintenu leur transcription dans l’édition définitive de 2000, en y ajoutant une note pour défendre leur lecture contre celle de Yardeni. Vingt-cinq ans plus tard, le rapport de fouille final du site range l’objet parmi les actes juridiques banals, probablement rédigés à Jéricho puis apportés là.

Troisième trou, et c’est le plus lourd : Roland de Vaux est mort le 10 septembre 1971 sans avoir rédigé son rapport de fouille définitif. Pendant quarante ans, la thèse qui a structuré tout un champ s’est appuyée sur des rapports préliminaires publiés dans la Revue biblique et sur une série de conférences données à Londres en 1959. Les carnets de terrain, les plans, les listes de loci ont commencé à paraître seulement en 1994, sous la responsabilité de l’École biblique ; le volume consacré aux installations périphériques du site est sorti en 2016 ; sa traduction anglaise en 2025, soixante-neuf ans après la dernière campagne. Entre-temps, d’autres archéologues sont retournés sur le site, ont fouillé les grottes voisines, ont soumis les jarres à l’activation neutronique et le parchemin au séquençage génétique. Il faut maintenant instruire ces pièces une à une : la chimie des jarres, le contenu d’un couvercle acheté en 1963, les ossements des mille cent tombes, les textiles, et ce que l’ADN de deux copies du livre de Jérémie a fini par dire.

La suite de l’enquête
  1. Des jarres qui viennent d’Hébron et deux peaux de vache

  2. Quatre lectures, un ostracon coupé et deux fers de pioche

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