Enquête

Jésus de Nazareth : ce que valent vraiment les sources antiques

Histoire des religions14 août 202620 min de lecture
Petar Milošević / Wikimedia Commons
Première partie

Un bloc de calcaire à Césarée, et l’homme qu’il ne nomme pas

Vingt ans. Soixante-trois ans. Le premier chiffre est l’écart entre la mort de Jésus, placée par la quasi-totalité des spécialistes entre 30 et 33, et la première phrase écrite à son sujet qui nous soit parvenue, sous la plume d’un homme qui ne l’avait jamais rencontré : Paul de Tarse, vers 50. Le second est l’écart entre cette même mort et la première phrase écrite par quelqu’un qui n’appartenait pas au mouvement, l’historien juif Flavius Josèphe, dont les Antiquités judaïques paraissent en 93 ou 94.

Entre les deux, rien. Pas une ligne d’un contemporain, pas un procès-verbal, pas une pièce d’archive. C’est le point de départ de toute enquête sérieuse, et il n’a rien de scandaleux : l’immense majorité des habitants de l’Empire romain n’a laissé aucune trace écrite, et un prédicateur galiléen exécuté par une préfecture provinciale n’avait aucune raison d’entrer dans les archives impériales. La difficulté tient ailleurs : les quelques sources existantes ont toutes fait l’objet d’un soupçon documenté, argumenté, publié, et le lecteur francophone n’a presque jamais accès à l’état réel de ces soupçons.

Commençons par ce qui ne se discute pas, ou presque : le décor.

Quatre récits, aucun autographe

Les évangiles sont des sources. Ils ne sont pas de mauvaises sources parce qu’ils sont croyants, pas plus que les annales assyriennes ne sont disqualifiées parce qu’elles glorifient un roi. Ils posent trois problèmes techniques, distincts, qu’il faut séparer.

Le premier est l’anonymat. Les quatre récits circulent sans nom d’auteur dans leur état le plus ancien ; les titres qui les attribuent à Matthieu, Marc, Luc et Jean apparaissent dans la tradition manuscrite et chez les auteurs chrétiens du IIᵉ siècle, pas dans les textes eux-mêmes. Le deuxième est la dépendance. Marc, Matthieu et Luc partagent des séquences entières, souvent mot pour mot en grec : ils ne sont donc pas trois témoins indépendants, mais un texte et ses réemplois, quelle que soit la solution retenue au problème synoptique. Le troisième est la datation. La fourchette la plus couramment enseignée place Marc autour de 70, Matthieu et Luc dans les années 80, Jean entre 90 et 110. Ces bornes ne reposent sur aucun manuscrit daté ni sur aucune citation externe datée : elles se déduisent d’indices internes, notamment de la manière dont chaque texte parle de la destruction du Temple, et elles se déplacent quand la discussion se déplace.

Aucun autographe n’existe, pour aucun des quatre. Le plus ancien témoin matériel du texte de Jean tient dans la paume de la main, dans une vitrine de Manchester, et sa date a reculé d’un demi-siècle depuis 2005.

Ce que la pierre atteste, et jusqu’où

En juin 1961, la mission archéologique italienne conduite par Antonio Frova fouille le théâtre hérodien de Césarée maritime, capitale administrative de la province de Judée. Dans les marches de l’orchestra, à l’extrémité nord de la cavea, un bloc de calcaire remployé porte une inscription latine partiellement bûchée. Le fichier de la base Inscriptions of Israel/Palestine, tenue par l’université Brown, l’enregistre sous la cote CAES0043 : dalle de calcaire, 82 sur 66 sur 21 centimètres, lettres de 4,5 à 6,9 centimètres, réemployée deux fois, datée de 31 à 36 de notre ère. Le texte conservé donne un « Tiberieum », édifice dédié à Tibère, puis le nom et le titre du dédicant : Pontius Pilatus, praefectus Iudaeae.

Ce détail de titulature vaut d’être pesé. Tacite, écrivant au début du IIᵉ siècle, appelle Pilate « procurateur ». La pierre dit « préfet ». Les gouverneurs de Judée portent effectivement le titre de préfet jusqu’au règne de Claude, celui de procurateur ensuite : Tacite a donc appliqué au personnage le titre en usage de son temps, pas celui de l’époque. Ce genre d’écart n’invalide pas une source, mais il montre ce qu’elle est : un texte écrit par un homme qui reconstitue un passé de deux générations, avec le vocabulaire de son présent.

L’inscription établit l’existence, la fonction, la datation approximative et le lieu de résidence du magistrat sous l’autorité duquel les évangiles placent la condamnation. Elle n’établit rien d’autre. Aucun document épigraphique, en Judée ou ailleurs, ne nomme Jésus de Nazareth de son vivant ou dans le siècle qui suit sa mort.

Un talon, un clou de 11,5 centimètres

Deuxième élément de décor, plus brutal. En 1968, des travaux au nord-est de Jérusalem, dans le quartier de Giv’at ha-Mivtar, mettent au jour des tombes rupestres de la période romaine. Le département israélien des Antiquités confie le sauvetage à Vassilios Tzaferis, ancien moine orthodoxe devenu archéologue. Dans la tombe 1, l’ossuaire numéro 4 porte le nom de Yehohanan ben Hagqol et contient les restes d’un homme jeune, la vingtaine, dont le calcanéum droit est traversé par un clou de fer de 11,5 centimètres. Des fragments de bois d’olivier subsistent entre la tête du clou et l’os.

Trois articles publiés dans l’Israel Exploration Journal en 1970 fixent le dossier : Tzaferis pour la fouille, Nicu Haas pour l’ostéologie, Joseph Naveh pour les inscriptions des ossuaires. Quinze ans plus tard, un réexamen du calcanéum par Joseph Zias et Eliezer Sekeles corrige la reconstitution initiale : les deux talons n’avaient pas été cloués ensemble, le condamné chevauchait le montant vertical, chaque pied fixé latéralement. Les ossements ont été réinhumés après cette seconde étude. Il faudra attendre 2017 et une fouille préventive à Fenstanton, dans le Cambridgeshire, pour qu’un second squelette porte un clou en place : l’individu 4926, un homme de 25 à 35 ans, dont le clou n’a été repéré qu’au lavage des os en laboratoire, et dont l’analyse a été rendue publique en décembre 2021 par Albion Archaeology et l’université de Cambridge.

Deux cas, sur des dizaines de milliers de crucifixions attestées par les textes. La leçon est méthodologique : ce supplice ne laisse presque jamais de trace osseuse, parce que le bois est réemployé, les clous récupérés, les corps rarement inhumés. Que l’archéologie ne « confirme » pas la crucifixion d’un individu précis ne signifie donc rien. Elle confirme la pratique, sa géographie, ses variantes techniques. Elle ne descend jamais au niveau du nom.

Le nom, justement

Et le nom ne suffit pas non plus. Le lexique onomastique de référence pour la Palestine juive entre 330 avant notre ère et 200 de notre ère, établi par Tal Ilan et publié chez Mohr Siebeck en 2002, classe les prénoms masculins par fréquence attestée. Siméon arrive en tête avec 257 occurrences, Joseph suit avec 231, puis Juda, Éléazar, Yohanan. Yeshoua occupe le sixième rang, avec 103 occurrences relevées. Un homme nommé Yeshoua, fils de Yosef, dans la Judée du Iᵉʳ siècle, c’est statistiquement l’équivalent d’un Pierre Martin dans la France de 1950.

Cela pèse lourd sur tous les objets que le marché des antiquités présente périodiquement comme des reliques documentaires. L’exemple le plus instructif reste l’ossuaire dit « de Jacques », apparu sans provenance en 2002 avec l’inscription araméenne « Jacques fils de Joseph frère de Jésus ». L’Autorité israélienne des antiquités a conclu au faux ; le collectionneur Oded Golan a été poursuivi ; le juge Aharon Farkash, de la cour de district de Jérusalem, l’a acquitté le 14 mars 2012 au terme d’un procès de sept ans, 138 témoins et 12 000 pages de transcription. Le jugement, long de près de 475 pages, précise expressément que l’acquittement ne signifie pas que l’inscription soit authentique, seulement que la fabrication n’a pas été démontrée. Un objet sans contexte de fouille reste inutilisable, quel que soit le verdict d’un tribunal.

Reste donc, comme socle documentaire, du texte. Et c’est là que l’affaire se complique, car le dossier textuel non chrétien tient en quelques paragraphes, dont le plus important est aussi le plus discuté de toute l’Antiquité tardive.

En 93 ou 94, Josèphe insère dans le livre XVIII des Antiquités judaïques un court passage sur Jésus, connu depuis le XVIᵉ siècle sous le nom de Testimonium Flavianum. Tel qu’il nous est parvenu, il contient des formules qu’un juif pharisien n’a pas pu écrire : Jésus y est appelé le Christ, sa résurrection y est mentionnée comme un fait. Trois positions se partagent le champ depuis Lorenzo Valla : authenticité totale, authenticité partielle avec retouches chrétiennes, interpolation intégrale. La position majoritaire, depuis un siècle, est la deuxième.

Or l’équilibre a bougé en 2025. Deux publications quasi simultanées ont rouvert le dossier dans des directions opposées : un commentaire des livres XVIII à XX des Antiquités paru chez Brill, qui consolide la lecture majoritaire, et un livre publié chez Oxford University Press le 3 juin 2025 par T. C. Schmidt, qui soutient au contraire, stylométrie à l’appui, que le texte transmis est pour l’essentiel de Josèphe. La même année, la revue New Testament Studies publiait un article de Chrissy Hansen concluant que les chercheurs restent enlisés dans l’exercice consistant à trier l’authentique du faux à l’intérieur du paragraphe.

Les pièces se prennent une à une : le paragraphe de Josèphe et sa seconde mention, la lettre grattée sur un manuscrit de Florence, le mot que Suétone a réellement écrit sous Claude, le fragment de papyrus que la bibliothèque de Manchester a discrètement redaté, et le dessin qu’un moqueur a gravé dans l’enduit d’une salle du Palatin.

La suite de l’enquête
  1. Le paragraphe suspect de Josèphe et le « e » gratté d’un manuscrit florentin

  2. Trois lectures d’un même paragraphe, et une plaque de marbre qui a quitté le dossier

La lettre hebdomadaire

Vous avez aimé cet article ?

Chaque semaine, les nouveaux récits de l'encyclopédie et l'enquête du moment.