La borne de 904, à vingt kilomètres de Thessalonique
Une dalle trouvée près du village de Narach, au nord de Thessalonique, porte une inscription grecque datée de l’an du monde 6412, septième indiction, soit 904. Elle marque la frontière entre les Bulgares et les Romains, sous le règne de Siméon, archôn des Bulgares par la grâce de Dieu, et elle nomme deux officiers, l’olgou tarkan Théodore et le comte Dristra. Veselin Beševliev l’a publiée en 1963 dans son recueil des inscriptions protobulgares, sous le numéro 46. La ligne qu’elle fixe court à une vingtaine de kilomètres de la deuxième ville de l’Empire byzantin.
Le nom s’écrit Συμεών en grec, Сѷмеѡнъ en slavon d’Église. L’usage savant français retient Siméon, forme employée ici partout. Les documents grecs contemporains l’appellent archôn des Bulgares, ou exousiastès dans la correspondance rédigée au nom de Romain Lécapène. Ses sceaux de plomb, à partir d’un moment qu’il faudra discuter, portent basileus. Le mot « tsar » est la forme slave du titre impérial, et il s’impose surtout dans la tradition postérieure.
Aucune source ne donne sa date de naissance. Elle se calcule à rebours, à partir du séjour d’études qu’il fait à Constantinople dans les années 878 à 888 et de l’âge qu’il faut lui supposer alors ; la fourchette courante va de 863 à 865. La date de mort est autrement mieux tenue, le 27 mai 927, quinzième indiction, avec une précision qui provient d’une seule famille de textes grecs.
Fils cadet de Boris, il appartient à la première génération bulgare née chrétienne. Son père a reçu le baptême en 864 ou 865, puis s’est retiré au monastère en 889. Envoyé enfant dans la capitale byzantine, Siméon y reçoit la formation réservée aux jeunes étrangers de haut rang. Liutprand de Crémone, qui écrit deux générations plus tard, rapporte qu’on l’appelait là-bas emiargon, demi-Grec, parce qu’il avait appris depuis l’enfance la rhétorique de Démosthène et les syllogismes d’Aristote (Antapodosis, III, 29). Rentré vers 888, il entre dans les ordres. En 893, Boris quitte sa retraite, dépose et aveugle son fils aîné Vladimir, qui défaisait la politique religieuse du règne précédent, et met le cadet à sa place.
Quatre séries d’actes le rendent historiquement conséquent. La première est une guerre née d’une affaire de douane. Le basileopator Stylianos Zaoutzès fait transférer le marché bulgare de Constantinople à Thessalonique et relever les droits au profit de ses clients ; Siméon envahit la Thrace en 894. Byzance lâche les Magyars sur la Bulgarie, Siméon s’allie aux Petchénègues, écrase les Magyars en 896 et bat l’armée impériale à Boulgarophygon la même année. Repoussés vers l’ouest, les Magyars s’établissent dans la plaine pannonienne. C’est à peu près le seul effet durable de cette guerre hors des Balkans.
De ce conflit vient le seul ensemble de textes où l’on entende quelque chose de la chancellerie bulgare. Léon Choirosphaktès, ambassadeur de Léon VI, fut retenu par Siméon et négocia depuis sa cellule ; sa correspondance, éditée par Geórgios Kolias en 1939, conserve des lettres de Siméon lui-même, brèves et ironiques, sur le nombre de captifs à rendre. Choirosphaktès y avance le chiffre de cent vingt mille prisonniers libérés. Un chiffre d’ambassadeur, que personne ne prend au pied de la lettre.
La deuxième série est la borne de 904, qui suit de peu le sac de Thessalonique par la flotte arabe de Léon de Tripoli. La troisième est la guerre ouverte de 913 à 927. Elle commence par un refus de tribut et culmine le 20 août 917 sur l’Achéloos, près d’Anchialos, où Léon Phokas perd les troupes rassemblées contre lui. Léon le Diacre, qui écrit dans le dernier tiers du Xᵉ siècle, décrit le champ encore couvert d’ossements. Les Bulgares atteignent ensuite les murs de Constantinople, poussent jusqu’à l’isthme de Corinthe, annexent la Serbie en 924 et subissent une défaite en Croatie en 926. Une ambassade envoyée aux Fatimides pour monter une attaque conjointe sur la capitale est interceptée en mer. La quatrième série est l’affaire du titre, ouverte en août 913 et close seulement après sa mort.
Il meurt à Preslav le 27 mai 927, d’un mal que la chronique appelle une maladie du cœur. Son fils Pierre lui succède sous la tutelle de son oncle Georges Soursouvoul et conclut en quelques mois la paix que son père n’avait pas obtenue. Byzance reconnaît au souverain bulgare le titre impérial et à son Église un patriarche.
Tout ce qui précède vient de chroniques grecques rédigées à Constantinople entre trente et cent cinquante ans après les faits, et de deux recueils de lettres écrits par ses adversaires pendant qu’ils négociaient avec lui. Il faut maintenant prendre ces textes un à un, voir qui les a commandés et lesquels se recopient, revenir sur la scène d’août 913 que six versions racontent sans qu’aucune l’explique, et regarder ce que la Bulgarie elle-même a laissé.





