Robert le Magnifique devient duc de Normandie en 1027. Il meurt en juillet 1035, au retour de Jérusalem, laissant un fils de sept ou huit ans. De ces deux bornes on tire l’année de naissance de Guillaume le Conquérant : 1027, ou 1028. Aucun texte du XIᵉ siècle ne la donne, et les chroniqueurs normands hésitent déjà entre les deux. Le millénaire que la Normandie fêtera en 2027 porte sur une date calculée.
Falaise, une année qu’aucun texte ne fixe
Le nom de la mère pose le même problème, en pire. Ni le Gesta Normannorum Ducum de Guillaume de Jumièges, écrit dans les années 1050 et 1060, ni le Gesta Guillelmi de Guillaume de Poitiers, rédigé dans les années 1070 pour justifier la conquête, ne mentionnent Herleva. Il faut attendre les additions qu’Orderic Vital porte à la première de ces deux œuvres, au début du XIIᵉ siècle. David Bates y voit l’indice d’une gêne plutôt qu’un oubli.
Le grand-père maternel s’appelle Fulbert. Orderic le dit chambrier du duc, cubicularius ducis, charge qu’il a sans doute reçue après la naissance de l’enfant. Ailleurs, le même Orderic raconte que les assiégés d’Alençon, en 1051 ou 1052, ont crié « pelletier » à la face de Guillaume parce que les parents de sa mère avaient été pollinctores. Le mot est rare. Deux poètes de la fin du XIIᵉ siècle le traduisent différemment, Wace par parmentier, Benoît de Sainte-Maure par peletier. Elisabeth van Houts propose d’y lire ceux qui préparaient les morts pour la sépulture, embaumeurs ou apothicaires. Le tanneur des manuels vient pour une part de transcriptions défectueuses d’Orderic faites au XVIIᵉ siècle. Le dossier sûr est plus modeste : les frères d’Herleva souscrivent des actes ducaux, ce qui situe la famille au-dessus de l’artisanat.
Les assiégés d’Alençon, eux, ont payé l’insulte de leurs mains et de leurs pieds, si l’on en croit le même récit.
Reste le surnom. Il est authentique et contemporain : à travers l’Occident latin, on écrit nothus ou bastardus en parlant de lui, de son vivant et pendant des décennies après sa mort. Un seul auteur en fait une faiblesse politique, Orderic, qui va jusqu’à le placer dans le titre courant d’un livre entier, près d’un siècle après la naissance. L’union de Robert et d’Herleva, hors mariage ecclésiastique, était un arrangement banal dans l’aristocratie du temps. La maison ducale en était elle-même issue : Gonnor, compagne de Richard Iᵉʳ et arrière-grand-mère de Guillaume, avait fini par l’épouser.
Quatre protecteurs, trois assassinats
L’enfant devient duc en juillet 1035. On lui donne des tuteurs. L’archevêque de Rouen Robert meurt en 1037. Alain III de Bretagne meurt en 1040, empoisonné par des Normands selon Orderic, qui ne dit pas lesquels. Gilbert de Brionne, son remplaçant, est abattu peu après au cours d’une chevauchée. Et Osbern, sénéchal du duché, a la gorge tranchée une nuit dans la chambre même où dort l’enfant, au Vaudreuil : Guillaume de Jumièges, qui écrit sous le règne, nomme le meurtrier.
Le duc échappe à un guet-apens à Valognes en 1046, appelle son suzerain Henri Iᵉʳ de France et bat la coalition des barons de l’Ouest au Val-ès-Dunes, le 10 août 1047. Les effectifs qu’on lit parfois, dix mille d’un côté, vingt-cinq mille de l’autre, ne viennent d’aucun compte du XIᵉ siècle : le récit le plus détaillé de la journée est celui de Wace, qui compose son Roman de Rou entre 1160 et 1174 environ. Ce qui suit la victoire est mieux attesté. Un concile réuni à Caen proclame la trêve de Dieu, cette limitation des jours où les seigneurs ont le droit de se battre. Vers 1050, Guillaume épouse Mathilde de Flandre malgré l’opposition romaine, et le couple fonde à Caen deux abbayes, Saint-Étienne pour lui, la Trinité pour elle.
Il faut se garder de peindre ces années en anarchie généralisée. La formule vient d’Orderic, qui avait besoin d’un chaos pour justifier que la naissance du duc autorisât la révolte. La monnaie ducale et les vicomtés n’ont pas cessé de fonctionner.
Une seule plume pour la revendication de 1066
La thèse normande tient en deux propositions : Édouard le Confesseur avait promis la couronne à Guillaume, et Harold Godwinson avait juré de l’y aider. Les deux sont connues par des textes normands écrits après la victoire, et le plus fourni d’entre eux se trouve dans un état de conservation qui commande la prudence. Le Gesta Guillelmi n’existe dans aucun manuscrit. André Duchesne l’a imprimé en 1619 d’après un codex de la bibliothèque de Robert Cotton auquel manquaient déjà les premiers et les derniers feuillets, et ce codex a très probablement brûlé avec la collection en 1731. Le texte que nous lisons commence et finit au milieu d’une phrase.
C’est lui, et lui seul, qui rapporte que le pape Alexandre II a envoyé une bannière au duc. Le consensus l’a longtemps admis ; des travaux récents le contestent, en faisant valoir que les deux récits antérieurs se taisent sur ce point. L’affaire vient de bouger. En août 2026, Tom Licence a publié des extraits d’une lettre perdue d’Alexandre II, conservés dans une collection canonique du Vatican, dont il tire que le pape avait ses raisons propres : l’Angleterre aurait soutenu son rival Honorius II dans le schisme ouvert en 1061. Le registre complet des lettres d’Alexandre a disparu et l’argument repose sur deux extraits. Il paraît au moment où la broderie de Bayeux quitte la Normandie pour le British Museum, du 10 septembre 2026 au 11 juillet 2027.
Le 25 décembre 1066, à Westminster, c’est l’archevêque d’York Ealdred qui couronne Guillaume, Stigand de Cantorbéry étant tenu pour illégitime à Rome. On acclame le roi en anglais et en français, et les soldats postés dehors, prenant la clameur pour une émeute, incendient les maisons voisines.
L’hiver 1069-1070 dans le Yorkshire
Après le soulèvement du Nord et le débarquement d’une flotte danoise, Guillaume divise son armée en partis de ravage et passe l’hiver à détruire les réserves du Yorkshire et des comtés voisins. Orderic Vital avance cent mille morts de faim et écrit qu’il ne trouve rien de bon à dire de ce massacre. Seize ans plus tard, le Domesday Book porte encore la mention wasta devant quantité de manoirs de la région.
Les objections sont documentaires. C. P. Lewis a instruit le dossier en 2023 : les deux récits médiévaux les plus détaillés datent du début du XIIᵉ siècle, aucun de leurs auteurs n’a rien vu, et l’un comme l’autre avaient intérêt à noircir. Les sources strictement contemporaines, celles d’Evesham et de Beverley, montrent une famine régionale et une crise de réfugiés, pas l’anéantissement d’une province. Surtout, wasta n’enregistre pas une ruine matérielle mais l’absence de revenu pour le seigneur, et cette absence peut avoir d’autres causes que la campagne de 1069. Sa conclusion : une opération militaire ordinaire, menée en plein hiver, avec des conséquences qui ne l’étaient pas.
La lecture traditionnelle garde deux points solides. L’effondrement fiscal du Yorkshire dure vingt ans, ce qui est long pour une opération ordinaire, et les chroniques du siècle suivant, écrites dans des maisons différentes, convergent sur la même image. Le chiffre, lui, est hors d’atteinte : cent mille sort de la plume d’un homme né en 1075, dans un pays qui comptait peut-être deux millions d’habitants, et personne ne saura combien sont morts cet hiver-là.
Treize mille lieux, un scribe principal
À Noël 1085, à Gloucester, Guillaume décide l’enquête. Les commissaires posent partout les mêmes questions, et trois fois : ce que valait la terre du temps du roi Édouard, ce qu’elle valait quand le roi l’a donnée, ce qu’elle vaut en 1086. Le Great Domesday, plus de huit cents pages de latin sur des peaux de mouton, de veau et de cerf, est copié pour l’essentiel par un seul scribe et relu par un second ; relié en deux volumes lors de la restauration de 1986, il porte les cotes E 31/2/1 et E 31/2/2 aux Archives nationales britanniques, à Kew. Le Little Domesday, neuf cents pages pour l’Essex, le Norfolk et le Suffolk, est l’ouvrage d’au moins six mains et porte la cote E 31/1/1. Ensemble, ils enregistrent plus de treize mille localités et quelque 270 000 personnes.
L’annaliste de la Chronique anglo-saxonne trouve la chose honteuse et le dit : pas un arpent, pas un bœuf, pas une truie n’a échappé au relevé. Sa mauvaise humeur est un témoignage sur l’effet produit. Le 1ᵉʳ août 1086, à Salisbury, les tenanciers du royaume viennent jurer fidélité au roi.
L’enquête a ses trous, et ils sont instructifs. Londres et Winchester n’y figurent pas, le Durham et le Northumberland non plus. Le royaume le mieux décrit d’Europe l’est partout sauf dans sa capitale et dans les comtés qu’on avait brûlés.
Un fémur gauche dans un étui de plomb
Juillet 1087. Guillaume incendie Mantes, tombe malade au cours de la campagne, rentre à Rouen, se fait porter hors des murs, au prieuré Saint-Gervais, et y meurt le 9 septembre. Un récit du XIIᵉ siècle ajoutera une chute sur le pommeau de la selle. Le seul texte qui donne des détails cliniques est le De obitu Willelmi : nausées, vomissements répétés, hoquet, douleurs internes, crises d’essoufflement, affaiblissement progressif. Il a été rédigé quelques années après la mort par un moine, sans doute de l’abbaye aux Hommes, et il n’est conservé en entier que dans un seul manuscrit.
Ce tableau clinique demande un avertissement. Le De obitu est un pastiche à peine retouché de deux textes du IXᵉ siècle, une vie de Charlemagne et une vie de Louis le Pieux, et Katherine Lack a soutenu en 2008 qu’il avait été fabriqué en 1088 contre Robert Courteheuse. Le long discours d’agonie que rapporte Orderic, confession sur les villages brûlés du Yorkshire comprise, date des années 1130. Le mort ne parle pas dans ces pages. Ses héritiers y plaident.
La scène des funérailles est de la même veine, et on la répète partout : le sarcophage trop court, le ventre qui crève quand on force le corps. C’est Orderic, encore, un demi-siècle après. La suite se documente pièce par pièce. Tombeau ouvert en 1522 sur ordre pontifical. Ossements dispersés par les protestants en 1562, un fémur sauvé selon la tradition par un poète, Charles Toustain de La Mazurie. Nouveau tombeau en 1642, monument détruit en 1793, dalle de marbre depuis le début du XIXᵉ siècle.
Le 22 août 1983, on ouvre le caveau maçonné du chœur de Saint-Étienne. L’os est là, dans un étui de plomb percé par la corrosion, lui-même enfermé dans un coffret de bois, le tout imbibé d’humidité. Jean Dastugue l’étudie à l’Institut d’anthropologie de la faculté de médecine de Caen et publie en 1987 : un fémur gauche d’homme, marqué par la pratique habituelle du cheval, compatible avec une stature d’environ 1,73 mètre, une dizaine de centimètres au-dessus de la moyenne masculine normande du temps. La mesure est bonne. Elle ne donne pas de nom : l’attribution, elle, repose sur un sauvetage de 1562 que les textes rapportent au conditionnel.
Pour aller plus loin
Ce dossier croise celui de la broderie de Bayeux, dont l’atelier, la commanditaire et la date de fabrication restent discutés, et celui de la bataille de Hastings, dont la journée du 14 octobre 1066 se reconstitue à partir de récits qui se contredisent sur la tactique. Il rejoint aussi la trêve de Dieu, adoptée par les conciles normands au milieu du XIᵉ siècle, et la succession de 1087, qui sépare le duché du royaume et ouvre vingt ans de conflits entre les fils du Conquérant.
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Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Guillaume de Jumièges, *Gesta Normannorum Ducum*, livre VII, meurtre d’Osbern le sénéchal dans la chambre ducale du Vaudreuil, texte composé dans les années 1050-1060
- Orderic Vital, additions au *Gesta Normannorum Ducum*, premières décennies du XIIᵉ siècle : mention nommée d’Herleva, qualité de cubicularius ducis attribuée à Fulbert, épisode des assiégés d’Alençon
- Orderic Vital, *Historia ecclesiastica*, livre VII : agonie, discours de mort et funérailles de Guillaume en 1087, évaluation à cent mille morts du ravage du Nord
- Guillaume de Poitiers, *Gesta Guillelmi*, années 1070, connu par la seule édition d’André Duchesne, *Historiae Normannorum scriptores antiqui*, Paris, 1619, d’après un manuscrit de la collection Cotton privé de ses premiers et derniers feuillets et perdu depuis
- *De obitu Willelmi*, conservé en entier à la suite d’une copie du *Gesta Normannorum Ducum* de la fin du XIᵉ ou du début du XIIᵉ siècle
- Wace, *Roman de Rou*, récit de la bataille du Val-ès-Dunes, composé entre 1160 et 1174 environ
- *Great Domesday*, enquête ordonnée à Gloucester à Noël 1085, latin sur parchemin de mouton, de veau et de cerf, plus de 800 pages reliées en deux volumes depuis 1986 The National Archives, Kew, E 31/2/1 et E 31/2/2
- *Little Domesday*, Essex, Norfolk et Suffolk, 900 pages, au moins six scribes The National Archives, Kew, E 31/1/1
- Chronique anglo-saxonne, annales 1085 et 1086 : décision de l’enquête, exhaustivité du relevé, serment prêté à Salisbury le 1ᵉʳ août 1086
- Fémur gauche attribué à Guillaume le Conquérant, étui de plomb dans un coffret de bois, caveau maçonné du chœur de l’abbatiale Saint-Étienne de Caen, ouvert le 22 août 1983
Bibliographie
- David Bates, *William the Conqueror*, New Haven, 2016, xx-596 p., traduction française de Thierry Frélat, *Guillaume le Conquérant*, Paris, 2019, 837 p. Yale University Press et Flammarion
- Elisabeth M. C. van Houts, « The origins of Herleva, mother of William the Conqueror », *The English Historical Review* CI (CCCXCIX), 1986, p. 399-404, DOI 10,1093/ehr/CI.CCCXCIX.399 Oxford University Press
- Elisabeth M. C. van Houts (éd. et trad.), *The Gesta Normannorum Ducum of William of Jumièges, Orderic Vitalis, and Robert of Torigni*, 2 vol., Oxford, 1992-1995 Clarendon Press, Oxford Medieval Texts
- Marjorie Chibnall (éd. et trad.), *The Ecclesiastical History of Orderic Vitalis*, 6 vol., Oxford, 1969-1980 Clarendon Press, Oxford Medieval Texts
- R. H. C. Davis et Marjorie Chibnall (éd. et trad.), *The Gesta Guillelmi of William of Poitiers*, Oxford, 1998, xlvii-199 p. Clarendon Press, Oxford Medieval Texts
- A. J. Holden (éd.), *Le Roman de Rou de Wace*, 3 vol., Paris, 1970-1973 Société des anciens textes français
- Katherine Lack, « The De Obitu Willelmi : Propaganda for the Anglo-Norman Succession, 1087-88 ? », *The English Historical Review* 123, 2008, p. 1417-1456 Oxford University Press
- C. P. Lewis, « William the Conqueror’s Harrying of the North, 1069-1070 : What, If Not Genocide ? », dans Ben Kiernan, T. M. Lemos et Tristan S. Taylor (dir.), *The Cambridge World History of Genocide*, vol. I, Cambridge, 2023, p. 403-424, DOI 10,1017/9781108655989 018 Cambridge University Press
- Tom Licence, *Harold : Warrior King*, New Haven, 2026 Yale University Press
- Jean Dastugue, « Le fémur de Guillaume le Conquérant. Étude anthropologique », *Annales de Normandie*, 37ᵉ année, n° 1, 1987, p. 5-10 Annales de Normandie
- Robert Soulignac, « La dernière maladie de Guillaume le Conquérant », *Annales de Normandie*, 37ᵉ année, n° 4, 1987, p. 389-390 Annales de Normandie
Sources en ligne
- « Creating “William the Bastard” », extrait de David Bates, *William the Conqueror* Yale University Press
- « The origins of Herleva, mother of William the Conqueror » Oxford Academic, The English Historical Review
- « William the Conqueror’s Harrying of the North, 1069–1070 » Cambridge Core
- « Domesday » The National Archives
- « Domesday Book » The National Archives, Education Service
- « William I (the Conqueror) » Westminster Abbey
- « Lost letter from the Pope casts 1066 as a holy war against “followers of Satan” » University of East Anglia, communiqué diffusé par EurekAlert !
- « The Bayeux Tapestry » British Museum
- « Le fémur de Guillaume le Conquérant. Etude anthropologique » Persée
- « La dernière maladie de Guillaume le Conquérant » Persée
- « Histoire » Abbatiale Saint-Étienne, paroisse Bon Pasteur de Caen