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Académie · Cours Antiquité · Religion

0. Avant-propos

Cours 6 : Comprendre la religion mésopotamienne

On apporte une table et on la dresse devant la statue. On verse de l'eau pour les mains. On pose les pains, la bière, les quartiers de viande, les fruits rangés avec soin. Des musiciens jouent. Puis on tire un rideau de lin devant la table, et l'on attend que le dieu ait mangé.

Rien d'exceptionnel dans cette scène. C'est le repas du dieu, servi deux fois par jour, tous les jours, dans des centaines de temples. Le rideau, lui, n'a pas toujours été là : il n'apparaît qu'aux périodes néo et tardo-babyloniennes, à partir du VIᵉ siècle avant notre ère, et pendant les millénaires précédents les dieux mangeaient sans qu'on les cache. Un détail de ce genre défait l'idée d'une religion immobile pendant trois mille ans.

Ce cours part de là. Comment vit-on avec des dieux qu'on croit physiquement présents, logés dans des statues, capables d'avoir faim, de dormir, de s'absenter et de se taire ? Le cours ne cherche pas ce que les Mésopotamiens éprouvaient au fond d'eux-mêmes. Il cherche ce qu'ils faisaient, jour après jour, pour tenir cette présence en état : nourrir, laver, habiller, consulter, apaiser, et décider quoi faire quand rien ne répond. Il ne raconte pas une mythologie et ne fait pas l'histoire politique des empires. Il ne compte pas non plus les terres ni les prêts des temples, qui appartiennent au cours « Comprendre la Mésopotamie ».

Un exemple de ce qu'il fait des dossiers célèbres. La prostitution sacrée babylonienne tient à un seul passage : Hérodote écrit, au livre I de ses Histoires, chapitre 199, que toute femme du pays doit une fois dans sa vie s'asseoir dans l'enceinte du sanctuaire d'Aphrodite et s'unir à un étranger contre une pièce d'argent, et il appelle cet usage le plus honteux des Babyloniens. Le passage a fait une carrière de vingt-cinq siècles. Il a nourri les récits de voyage, les manuels, et une catégorie savante, la hiérodule, appliquée à des femmes de temple dont les textes cunéiformes disent tout autre chose. Depuis les années 1990, l'examen des mots a démonté la construction : Julia Assante montre en 1998 que la harimtu, régulièrement traduite par « prostituée sacrée », désigne une femme sans statut dans une maison patriarcale, et Stephanie Budin reprend en 2008 tout le dossier proche-oriental et gréco-romain pour conclure que l'institution n'a jamais existé. Le débat n'est pas clos pour autant. Dominique Charpin rappelle en 2017 que la prostitution, elle, existe bel et bien en Mésopotamie, et soutient que certains sanctuaires d'Ishtar abritaient des activités sexuelles rétribuées, l'ethnocentrisme ayant selon lui changé de camp. Le cours ne rend pas de verdict. Il donne le dossier : le texte grec, les termes akkadiens, et l'endroit où les spécialistes cessent d'être d'accord.

C'est la méthode partout. Ce qui est établi est affirmé sans précaution ornementale. Ce qui est disputé est exposé avec ses camps, leurs ouvrages, leurs dates, et ce qui trancherait la question. Ce que la recherche ignore est dit, en expliquant pourquoi, ce qui est souvent la partie la plus instructive. Un cas, au chapitre 9 : la destruction des temples de Babylone par Xerxès en 484 avant notre ère, répétée dans les manuels depuis un siècle, repose sur une lecture de sources grecques que les assyriologues ont contestée en confrontant les archives cunéiformes de la ville.

Ce que vous saurez à la fin du cours

  • décrire une journée de culte dans un temple, qui l'exécute, et ce qui arrive quand elle s'interrompt ;
  • distinguer ce qui repose sur des textes datés de ce que des savants modernes ont reconstruit ;
  • nommer cinq ou six documents avec ce qu'ils apprennent et ce qu'ils ne permettent pas de dire ;
  • expliquer pourquoi un malheur individuel se traitait comme un contentieux avec un dieu personnel ;
  • dire pourquoi un présage n'était pas un destin verrouillé, et ce qu'on faisait d'un mauvais présage ;
  • dire sur quels points la recherche est divisée aujourd'hui, et ce qui pourrait la départager.

Neuf chapitres, dans l'ordre

  1. Un corpus recopiéTrois millénaires nous parviennent par des tablettes copiées et classées à la toute fin, d'où une illusion de continuité et d'unité.
  2. La liste des dieuxLa théologie s'écrit dans un genre documentaire précis, qui range, hiérarchise et bouge avec la politique.
  3. Fabriquer le monde et l'hommeUne famille de récits de création, pas un seul, tous d'accord sur un point : l'homme nourrit à la place des dieux.
  4. Nourrir les dieuxLe culte quotidien comme intendance chiffrée, avec son personnel, ses rations et ses voyages.
  5. Le roi et les grandes fêtesCe que les dieux attendent du roi, ce que prescrit le rituel du Nouvel An, pourquoi une statue déportée est une affaire d'État.
  6. Trois rites reconstruitsMariage sacré, prostitution sacrée, humiliation du roi : comment ils se sont fabriqués, et ce que la documentation contient à leur place.
  7. Lire la volonté des dieuxLa divination comme discipline savante, avec son corpus, sa formation longue et ses désaccords.
  8. Fautes et exorcismesLa mécanique du malheur individuel, du diagnostic au rituel, et le point où elle se grippe quand le juste souffre.
  9. Les morts et la fin des cultesUn au-delà qui ne juge pas les conduites, et une extinction bien plus tardive et plus lente qu'on ne le dit.

Aucune connaissance de la Mésopotamie n'est supposée, ni aucune notion d'assyriologie. Le cours suppose en revanche l'outillage installé par « Comprendre les religions anciennes », qui porte le sacré, le rite, le mythe et le sacrifice : une vingtaine de termes y sont employés avec un rappel de quelques mots. Il se lit sans lui, il se lit mieux après lui. Les langues anciennes sont toujours traduites. Comptez deux heures trente environ. Les mots soulignés ouvrent une définition au survol, les chiffres en exposant une note de référence, et les encadrés portent les documents, les objets et l'état des débats.