0. Avant-propos
Cours 4 : Comprendre les religions anciennes
Sur la rive droite du Tibre, à quelques kilomètres de Rome, un abritait le sanctuaire de la déesse Dia. Douze prêtres romains y célébraient chaque année une fête de trois jours, puis faisaient graver sur le marbre le compte rendu de ce qu'ils avaient accompli. Le fer était interdit dans l'enceinte, et le graveur avait besoin de ses outils : on immolait une truie et une brebis pour l'entrée du fer, une truie et une brebis encore pour sa sortie, le travail fini. Ces figurent dans les procès-verbaux du collège, conservés de 21 avant notre ère à 304 de notre ère. Aucun de ces textes ne dit ce que ces hommes croyaient. Ils enregistrent des gestes, des bêtes, des dates et des noms.
Ce cours part de là. Faire l'histoire des religions anciennes, c'est travailler sur des documents de ce genre, qui consignent des opérations et se taisent sur le reste, avec un vocabulaire venu d'ailleurs : aucune des langues qu'il traverse, latin, grec, akkadien, hébreu, n'a de mot qui recouvre ce que le français appelle « religion ». Sa question tient en une phrase. Avec quels mots, quelles sources et quelles précautions peut-on écrire cette histoire sans y projeter la nôtre ?
Un exemple de ce que le cours fait d'un document.
Dans les campagnes de Lydie et de Phrygie, aux IIᵉ et IIIᵉ siècles de notre ère, des habitants ont fait dresser des stèles gravées qui suivent presque toujours la même séquence : une acclamation du dieu, l'exposé d'une faute, la punition subie, le plus souvent une atteinte du corps ou de l'esprit et parfois la mort, la réparation payée, enfin la gravure de la pierre. Les savants du début du XXᵉ siècle les ont appelées « stèles de confession », et le nom a fait son travail : on y a lu de l'aveu, du péché, une conscience coupable qui annoncerait le christianisme. Le corpus rassemblé en 1994 par l'épigraphiste Georg Petzl permet de vérifier ce que ces pierres enregistrent vraiment. Elles enregistrent une procédure, et surtout elles la publient. La formule qui revient à la fin dit que le dédicant a fait inscrire sur la stèle les pouvoirs du dieu. La pierre met en avant la puissance qui a frappé puis relâché ; le remords de celui qui paie n'y figure pas. Le nom moderne promettait une intériorité, le document donne une transaction rendue publique. Reste ce que la pierre ne dira jamais, ce que cet homme éprouvait en la commandant. Le cours consacre un chapitre à cette limite.
Ce cours cite ce qu'il avance, document par document, avec de quoi le retrouver. Quand la recherche est divisée, il nomme les camps et donne à chacun sa version la plus solide : le chapitre sur le sacrifice expose côte à côte la lecture de Walter Burkert, celle de Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant, celle de Fred Naiden, puis dit ce qu'il faudrait trouver pour trancher. Quand elle ignore, il explique d'où vient l'ignorance : contexte de fouille perdu, copie de mille ans postérieure au texte, mot dont on n'a aucun emploi contemporain.
Ce que vous saurez à la fin
- Lire une dédicace, une norme rituelle gravée ou un dépôt d'ossements pour ce qu'ils enregistrent, et repérer ce qu'ils taisent.
- Distinguer, sur un texte tenu pour sacré, ce qu'il dit, ce que la recherche établit de sa formation, et ce qu'en fait la tradition.
- Reconnaître une divinité à la chaîne de ses épithètes plutôt qu'à une fiche d'attributs fixes, et dire pourquoi un panthéon n'est pas un organigramme.
- Exposer le dossier du sacrifice grec avec ses trois positions en présence, et ce que l'archéologie des ossements y a changé.
- Dire pourquoi la série animisme, polythéisme, monothéisme ne décrit aucune histoire réelle, et ce qui cloche dans chacun des trois candidats au titre de première religion monothéiste.
- Poser les conditions sous lesquelles la comparaison de deux rites est un argument, et non une analogie.
Les neuf chapitres
- Un mot qui n'existe pasPourquoi « religion » est une catégorie moderne, et ce qu'on fait du mot une fois qu'on le garde.
- Ce que les sources laissentLa hiérarchie réelle des documents, leurs biais, et les absents systématiques.
- Frontières du sacréLe sacré comme statut conféré, borné et révocable, et le système distinct du pur et de l'impur.
- Nommer les dieuxThéonyme et épithète, et le polythéisme comme système de rapports entre puissances.
- Faire les gestesLe rite comme donnée première, ses normes écrites, son calendrier, son personnel habilité.
- Le dossier du sacrificeUne controverse ouverte, et ce que les os brûlés des sanctuaires y ont apporté.
- Mythes et variantesPourquoi un récit n'existe qu'au pluriel de ses versions, et d'où vient la catégorie « mythe ».
- La question de croireCe que les sources autorisent à dire de l'intériorité, et l'histoire savante du problème.
- Comparer sans écraserLes conditions d'une comparaison recevable, et la liquidation de l'échelle évolutionniste.
Le cours ne suppose aucune connaissance préalable, aucune langue ancienne, aucune notion technique. Il n'expose aucune tradition de façon suivie : les mondes mésopotamien, égyptien, grec, romain, iranien et levantin fournissent des cas, et les huit cours suivants de la catégorie s'en chargent. Il décrit des croyances et des pratiques, il ne se prononce jamais sur leur vérité. Il faut compter environ trois heures pour les neuf chapitres.
Les mots soulignés ouvrent une définition au survol, les chiffres en exposant une note savante, et des encadrés interrompent le fil pour montrer un document, un objet ou l'état d'un désaccord. Le texte se lit entier sans en ouvrir aucun.
