Enquête

Le secret d’Éleusis : mystères, kykéon et la controverse psychédélique

Histoire des religions16 juillet 202615 min de lecture
George E. Koronaios · CC0 (Wikimedia Commons)
Première partie

Quatorze jours de Boédromion, une nuit et un serment

En 415 avant notre ère, Athènes est en pleine fièvre. La flotte s’apprête à partir pour la Sicile quand éclate un double scandale : les hermès de la ville ont été mutilés dans la nuit, et des dénonciations affirment que des particuliers, dont Alcibiade lui-même, ont parodié les mystères d’Éleusis dans des maisons privées, devant des non-initiés. La cité réagit comme si on avait attenté à sa survie. Procès, condamnations à mort, biens confisqués et vendus aux enchères, Alcibiade condamné par contumace. L’orateur Andocide, impliqué dans l’affaire, devra se défendre une quinzaine d’années plus tard dans son discours « Sur les mystères », prononcé vers 400 avant notre ère. Répéter chez soi des gestes rituels : voilà ce qui valait la peine capitale.

Ce niveau de protection juridique donne la mesure du phénomène. Les mystères d’Éleusis, célébrés dans un sanctuaire de Déméter à une vingtaine de kilomètres à l’ouest d’Athènes, ont fonctionné depuis au moins le VIe siècle avant notre ère, sans doute plus tôt, jusqu’à l’interdiction des cultes païens promulguée par Théodose en 392 de notre ère. Le site est saccagé peu après, vers 395 ou 396, lors du passage des Goths d’Alaric. Près de mille ans d’activité, donc. Chaque automne, des milliers de personnes y étaient initiées : hommes, femmes, esclaves même, pourvu qu’ils parlent grec et n’aient pas de sang sur les mains. Cicéron s’y fait initier. Hadrien aussi, et Marc Aurèle. Et sur le cœur du rituel, ce qui se passait la nuit dans la grande salle, aucun de ces milliers d’initiés n’a jamais rien écrit d’explicite.

Ce que tout le monde savait

Le paradoxe d’Éleusis tient là : presque tout était public, sauf l’essentiel. Le calendrier des célébrations d’automne, les Grands Mystères, est bien documenté. Au mois de Boédromion, vers la fin de notre mois de septembre, les objets sacrés, les hiera, sont d’abord portés d’Éleusis à Athènes. Le 15, proclamation d’ouverture. Le 16, les candidats descendent à la mer au cri de « à la mer, les mystes ! », chacun avec un porcelet qu’il purifie dans les flots avant de le sacrifier. Puis, le 19 ou le 20 selon les reconstitutions, la grande procession : des milliers de personnes empruntent la Voie sacrée, un parcours d’environ vingt kilomètres accompli en une journée, en criant le nom du dieu Iacchos. Au passage d’un pont sur le Céphise, des hommes masqués lancent aux marcheurs des insultes rituelles, les gephyrismoi, littéralement les « plaisanteries du pont ». On arrive à Éleusis à la tombée du jour, à la lumière des torches.

Le mythe fondateur aussi était public. L’Hymne homérique à Déméter, composé sans doute au VIIe ou au VIe siècle avant notre ère, raconte l’enlèvement de Perséphone par Hadès, l’errance de Déméter, son arrivée à Éleusis sous les traits d’une vieille femme, la famine qu’elle inflige au monde et le compromis final : Perséphone passera une partie de l’année sous terre, le reste auprès de sa mère. L’hymne se clôt sur l’institution des mystères par la déesse elle-même, avec cet avertissement fameux : « Heureux celui des hommes vivant sur terre qui a vu ces choses ; mais celui qui n’est pas initié aux rites, celui qui n’y a point de part, n’a jamais un sort semblable, même mort, dans les moites ténèbres » (vers 480-482). La promesse est claire, et elle est énorme : un meilleur sort après la mort.

La suite de l’enquête
  1. Ce que Clément d’Alexandrie a cru vendre

  2. L’ergot, le feu et l’épi moissonné en silence